«Notre ami»: traitement hollywoodien

Individuellement, les trois vedettes livrent de belles performances. Malheureusement, elles ne partagent guère de chimie entre elles. Ici, l'actrice Dakota Johnson
Photo: Claire Folger Individuellement, les trois vedettes livrent de belles performances. Malheureusement, elles ne partagent guère de chimie entre elles. Ici, l'actrice Dakota Johnson

En 2015, le journaliste Matthew Teague reçut le National Magazine Award pour un essai autobiographique publié dans Esquire intitulé « The Friend ». Il y relate comment, après que sa conjointe Nicole eut reçu un diagnostic de cancer, leur ami Dane vint s’installer chez eux pour les aider de diverses manières, surtout en s’occupant de leurs deux filles. L’auteur n’hésite pas à détailler les horreurs de la maladie, la réalité quotidienne de celle-ci. C’est une lecture poignante. Qualité, hélas, que ne possède pas l’adaptation cinématographique Our Friend (Notre ami).

Écrit par le scénariste à tout faire Brad Ingelsby (le film d’action Run All Night, le drame psychologique American Woman, le drame sportif The Way Back) et réalisé par Gabriela Cowperthwaite (l’excellent documentaire Blackfish), Our Friend est une production hollywoodienne au sens péjoratif du terme. On y propose une vision édulcorée, aseptisée tant des affres du cancer que du récit de Matthew Teague, qui écrit : « Nous ne nous disons pas la vérité sur la mort, en tant que peuple. Pas la vraie mort. La vraie mort, régulière et banale, est si difficile et si laide que ça devient la pire des choses : c’est grotesque. C’est indigne. Personne ne m’a jamais dit la vérité à son sujet, pas une seule fois. »

Or, contrairement à l’auteur qui s’emploie justement à remédier à cela (un texte à lire, vraiment), le film perpétue le tabou de la mort en enjolivant partout où c’est possible, que ce soit dans la mise en scène aux plans trop manifestement composés ou la construction narrative alambiquée.

Autre exemple révélateur : l’actrice Dakota Johnson conserve un air de santé jusqu’au bout, les « ravages » de la maladie étant illustrés par une absence de fards, puis par de discrets cernes. On est loin du surmaquillage de Debra Winger visant à cacher l’état réel de son personnage vers la fin de Terms of Endearment (Tendres passions).

Photo: Claire Folger Les acteurs Casey Affleck et Jason Segel

Construction problématique

Après une succession de plans aériens filmés au drone, les premiers d’une bien trop longue série, l’action commence par le dénouement. Éprouvé, Matthew (Casey Affleck) doit trouver le moyen d’annoncer à ses filles que leur mère Nicole (Dakota Johnson) mourra bientôt. Nicole donne à Matthew une liste d’expressions à proscrire, telles « maman part en voyage » ou « maman s’est envolée ».

C’est la scène la plus émouvante du film, qui ne parvient jamais par la suite à ne serait-ce qu’approcher l’impression de vérité ressentie en cette occasion.

Au bout d’un assez bref moment, la temporalité morcelée constituée de va-et-vient entre présent et passé sur une douzaine d’années s’impose comme une coquetterie narrative davantage qu’une nécessité. Peut-être le but était-il d’augmenter le niveau de tension dramatique, çà et là ? Quoi qu’il en soit, ça ne fonctionne pas.

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Un montage resserré aurait aidé, et pas qu’avec cette construction problématique. La dernière heure des deux heures quatre minutes que dure le film paraît très longue, et la structure en flash-back s’y révèle particulièrement agaçante : arracher des larmes devient alors comme une fin en soi — voir l’ultime montage musical.

Ah, et il y a tous ces intertitres en forme de compte à rebours de la maladie, qui auraient été plus à leur place dans un thriller…

Individuellement, les trois vedettes livrent de belles performances. Malheureusement, elles ne partagent guère de chimie entre elles, que ce soit Casey Affleck et Dakota Johnson (une scène de douche à deux fait grincer des dents), ou Jason Segel avec l’un et l’autre.

Nombreuses, les séquences de confrontations diverses (entre époux, parent-enfant, avec Dane) sonnent faux.

Parfois, il est même de brefs instants où l’on pourrait jurer que les trois stars sont conscientes de leur image à la caméra. Pour le compte, c’est là une attitude synchrone avec l’approche factice du film.

Notre ami (V.F. de Our Friend)

★★

Drame de Gabriela Cowperthwaite. Avec Casey Affleck, Dakota Johnson, Jason Segel, Denée Benton, Cherry Jones. États-Unis, 2019, 124 minutes. En VSD sur Amazon Prime, Cineplex, Google Play, YouTube