Cet éternel «Chant de Noël» qui résonne à l’infini

George C. Scott dans le très cinématographique téléfilm «A Christmas Carol» réalisé en 1984 par Clive Donner
Photo: Sony Pictures George C. Scott dans le très cinématographique téléfilm «A Christmas Carol» réalisé en 1984 par Clive Donner

C’est en décembre 1843 que Charles Dickens publia son roman le plus célèbre. De son titre original A Christmas Carol (Un chant de Noël, Conte de Noël ou Cantique de Noël, selon la traduction), l’ouvrage n’a depuis jamais cessé d’être en impression. De la même manière, après des versions scéniques et radiophoniques, des productions cinématographiques et télévisuelles continuent de voir le jour à intervalles réguliers. C’est que, depuis plusieurs décennies déjà, visionner un ou plusieurs de ces films et téléfilms fait partie des rituels sacrés du temps des Fêtes. Retour sur les origines de l’œuvre, ainsi que sur les adaptations les plus réussies.

Campé dans le Londres de l’ère victorienne, le conte imaginé par Charles Dickens (1812-1870) relate comment un vieil avare, Ebenezer Scrooge, est amené à se réformer en une nuit après les visites successives de trois esprits : le fantôme des Noëls passés, le fantôme des Noëls présents et le terrible fantôme des Noëls à venir.

Ce très court roman s’inscrit dans une longue tradition britannique : celle de raconter une histoire de fantômes à Noël. Drôle d’idée, en pleines réjouissances ? Pas vraiment, la fin de l’année étant le moment tout indiqué pour se souvenir de celles et ceux qui nous ont quittés. En Grande-Bretagne, on fait remonter ladite tradition aux religions païennes antérieures au christianisme : dans celles-ci, le solstice d’hiver, avec sa nuit la plus longue de l’année, représentait le moment le plus propice aux contacts avec le monde spirituel.

En termes plus pragmatiques, la fin de l’année est également l’occasion de dresser un bilan en vue des bonnes résolutions du Nouvel An. Cette notion de bilan est bien sûr au cœur du récit de Dickens puisque c’est là, très exactement, ce que les trois fantômes obligent Scrooge à faire. La proposition est aussi simple que brillante, et c’est certainement là l’une des principales raisons de sa popularité immédiate, et pérenne.

Préoccupations sociales

En dépit de son humour et de sa conclusion optimiste, l’histoire n’en aborde pas moins des problèmes sociaux graves, à commencer par l’extrême pauvreté des masses face à la richesse d’une minorité (air familier ?). Le sort des enfants pauvres, en particulier, y est un motif récurrent, notamment par l’entremise du personnage de Tiny Tim, le fils cadet de Bob Cratchit, l’employé persécuté de Scrooge.

Au départ, Dickens, ému et révolté par la vue des enfants forcés de travailler dans les mines de fer ainsi que par la lecture d’un rapport sur la question, comptait écrire un pamphlet politique. Il y renonça, mais sa colère inspira la toile de fond sociale de son roman. Enfant, Dickens avait lui-même vu sa famille être obligée de vivre dans une prison destinée aux ménages endettés, tout en ayant pour sa part la chance, relative, d’être placé chez une tante.

À cet égard, certains spécialistes de l’œuvre de Dickens discernent dans Scrooge une version déguisée de son père, l’auteur ayant apparemment admiré et détesté l’homme à égale mesure.

Une autre hypothèse veut que Scrooge représente ce que Dickens, alors âgé d’à peine 31 ans, redoutait de devenir un jour.

Sur ce plan, la découverte, dans sa correspondance, qu’il essaya vainement de faire interner sa femme Catherine afin de vivre auprès de sa toute jeune maîtresse (il avait 45 ans, et elle 18 ans), constitue un rappel que, derrière de beaux idéaux et un outrage ostentatoire, se cachent parfois de bien vilaines choses.

Pour mémoire, Charles Dickens pondit A Christmas Carol en seulement six semaines. C’est qu’il était à l’époque très endetté : un autre motif récurrent. De fait, Scrooge est un prêteur sans scrupules qui tourmente quiconque lui doit de l’argent : autre indice que l’écrivain livrait peut-être là, inconsciemment, un combat mental contre la figure paternelle, voire qu’il réglait ses comptes avec celle-ci.

Voilà pour la genèse et les quelques pistes de lecture — il y en a quantité d’autres.

Adaptations en série

Qu’en est-il des adaptations au petit et au grand écran ? Elles sont presque trop nombreuses pour être dénombrées : aux courts et longs métrages en prise de vues réelles ou en animation, il faut ajouter tous ces épisodes spéciaux « inspirés de » — des Pierrafeu aux Simpson, en passant par L’homme de six millions (!).

Rien qu’entre l’invention du cinématographe et le début du parlant, près de dix adaptations furent produites. La première version parlée, justement, remonte à 1935. De facture expressionniste, avec ombres stylisées, elle est somme toute très fidèle au roman, mais elle a mal vieilli.

Il faut attendre 1951 pour ce que d’aucuns considèrent comme l’adaptation définitive. Alastair Sim y crée un formidable Scrooge. D’ailleurs, avant d’être renommé A Christmas Carol (Un conte de Noël), ce film de Brian Desmond Hurst s’intitulait Scrooge. Un titre que conserva Ronald Neame dans sa version de 1970, une comédie musicale produite à grands frais dans la foulée du succès, en 1968, d’Oliver !, d’après Oliver Twist. Agréables sans être mémorables, les chansons de ce Scrooge sont éclipsées par la direction artistique opulente et, surtout, par l’interprétation « énorme » d’Albert Finney.

Tout aussi imposante, mais mieux modulée, que la composition offerte par George C. Scott dans le très cinématographique téléfilm A Christmas Carol (Un conte de Noël) réalisé en 1984 par Clive Donner. L’acteur est fabuleux dans le rôle principal, et la distribution de soutien, surtout David Warner dans le rôle de Cratchit, est merveilleuse. Pour plusieurs (dont votre serviteur), cette adaptation-ci reste pour l’heure la meilleure.

Accueillie assez sèchement par la critique, la transposition moderne Scrooged (Fantômes en fête), mise en scène par Richard Donner en 1988, a pris du galon et réserve maints plaisirs, dont l’interprétation de Bill Murray. Détestable et irrésistible à la fois, son directeur d’une grosse chaîne de télé est proche de son précédent Peter Venkman, de Ghostbusters (SOS fantômes), et de son subséquent Phil Connors, de Groundhog Day (Le jour de la marmotte).

Il ne faudrait pas davantage bouder son plaisir devant la version de 1992, qui transpose avec une étonnante efficacité l’intrigue dans l’univers des Muppets, dans le bien nommé The Muppet Christmas Carol (Noël chez les Muppets), de Brian Henson. Que l’assemblée de marionnettes soit présidée avec panache par Michael Caine n’est pas pour nuire : son Scrooge est, en l’occurrence, l’un des plus savoureux du lot.

Tout comme celui de Patrick Stewart dans le téléfilm de 1999. Le scénario de Peter Barnes reprend la trame connue avec finesse, et à la réalisation, David Jones forge avec habileté une atmosphère tour à tour lugubre et enchantée.

Du chouette au sordide

Sorti en 2009, le long métrage animé A Christmas Carol (Disney : Un conte de Noël), conçu par Robert Zemeckis, repose sur les prouesses de l’imagerie 3D. Prouesses qu’éclipse le jeu survolté de Jim Carrey, ce dernier grimaçant à qui mieux mieux grâce à la magie de la technologie de capture du mouvement. Surtout chouette pour les enfants.

On passera outre à la minisérie de 2019 écrite par le créateur de Peaky Blinders, dont on espérait beaucoup. Hélas, derrière une approche moderne louable, la production semble se croire plus fine que l’œuvre originelle, en plus de se complaire dans le sordide.

Bref, il y a du choix, et ce n’est là qu’un infime échantillonnage. Quoi qu’il en soit, et malgré la poignée de très belles adaptations, il y aurait encore place, dans le futur, pour un vrai grand film. Il faudrait, cela dit, voir avec le fantôme des Noëls à venir ce qu’il en pense. En vous souhaitant de très joyeuses Fêtes, chères lectrices et chers lecteurs.

 

A Christmas Carol (Disney : Un conte de Noël ; 2009)

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A Christmas Carol (Un conte de Noël ; 1999)

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The Muppet Christmas Carol (Noël chez les Muppets ; 1992)

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Scrooged (Fantômes en fête ; 1988)

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A Christmas Carol (Un conte de Noël ; 1984)

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Scrooge (V.O. ; 1970)

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A Christmas Carol (Un conte de Noël ; 1951)

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