Le meilleur de John le Carré au cinéma

Tiré du premier roman de John le Carré, «The Deadly Affair» est l’œuvre d’un cinéaste américain: Sidney Lumet, qui retrouve son acteur fétiche James Mason, fabuleux dans le rôle de l’agent secret Charles Dobbs, que l’on voit sur la photo avec l’actrice Simone Signoret.
Photo: 20th Columbia Pictures et Indicator Powerhouse Entertainment Tiré du premier roman de John le Carré, «The Deadly Affair» est l’œuvre d’un cinéaste américain: Sidney Lumet, qui retrouve son acteur fétiche James Mason, fabuleux dans le rôle de l’agent secret Charles Dobbs, que l’on voit sur la photo avec l’actrice Simone Signoret.

L’écrivain anglais John le Carré s’est éteint dimanche à l’âge de 89 ans. Auteur d’une œuvre à la fois exigeante et populaire, cet ancien employé du renseignement britannique ne fut pas le plus adapté sur les écrans, mais ses romans inspirèrent une poignée de très grands films, qu’il fait bon revisiter en VSD.

Paru en 1965, The Spy Who Came in from the Cold (L’espion qui venait du froid) fut la première adaptation d’un roman de John le Carré — son troisième —, et demeure l’une des meilleures. Avec des ventes de 20 millions d’exemplaires, il fallait s’attendre à ce qu’Hollywood se montre intéressé : heureusement, c’est à Martin Ritt, un choix inattendu, que le studio Paramount confia le projet.

Un temps sur la liste noire du Comité sur les affaires antiaméricaines, Ritt avait à ce stade recommencé à tourner depuis huit ans à peine grâce à l’intervention de Paul Newman, star influente et ami cher qu’il venait de diriger dans trois films, dont le western Hud, empreint comme tous ses films de préoccupations sociales.

C’est une autre étoile, Richard Burton, qui brille dans The Spy Who Came in from the Cold. À des lieues des aventures de James Bond alors à la mode, le film conte le quotidien peu spectaculaire d’un agent britannique ayant pour mission de passer pour un transfuge en Allemagne de l’Est. Dans son retour sur le film, Olivier Père, directeur cinéma chez Arte, signale le caractère « progressiste » du cinéma de Ritt et salue le souci de réalisme psychologique de son adaptation, notant au passage :

« Ironiquement, le scénario est cosigné par Paul Dehn, qui avait participé l’année précédente à l’écriture de Goldfinger, la plus célèbre aventure de James Bond, aux antipodes des espions bureaucrates de le Carré […] La sobriété de la mise en scène de Ritt, le noir et blanc dépressif collent au propos du film. Le cinéaste décrit un monde déshumanisé où les deux blocs rivalisent de cruauté et de machiavélisme, absolument symétriques et indiscernables dans leurs stratégies de trahison et de manipulation, au service d’idéologies opposées. »

Un remarquable Lumet

Sorti deux ans plus tard, mais tiré du premier roman de John le Carré, The Deadly Affair (MI5 demande protection) est également l’œuvre d’un cinéaste américain : Sidney Lumet. Moins connu que son prédécesseur, ce film-ci est tout aussi remarquable. Lumet y retrouve son acteur fétiche James Mason, fabuleux dans le rôle de l’agent secret Charles Dobbs (George Smiley dans le roman, personnage récurrent de le Carré). Mason incarne mieux que quiconque le caractère désenchanté, mais indomptable néanmoins, des antihéros de John le Carré.

En pleine impasse professionnelle et maritale, Dobbs voit ressurgir un ancien protégé (Maximilian Schell) alors qu’il enquête sur le suicide apparent d’un homme aux antécédents communistes. Dense, prenante, l’intrigue culmine par une séquence d’assassinat dans un théâtre digne d’Hitchcock (la musique de Quincy Jones !).

Dans le rôle de la veuve qui ne dit pas tout, Simone Signoret est captivante. Avec aussi Harriet Andersson, en épouse lasse du détachement de son mari. À cet égard, en un sous-texte audacieux pour l’époque, Lumet filme certains gros plans où Mason couve Schell d’un œil quasi amoureux.

Dans une réappréciation de 2012, le critique du New Yorker Michael Sragow écrivait : « Une qualité poignante, électrique, imprègne cette adaptation […] Le directeur de la photographie, Freddie Young, donne au film un aspect adéquatement maussade, presque décoloré ; Paul Dehn a écrit le scénario tendu. C’est l’un des meilleurs films de Lumet. »

S’ensuivirent des adaptations de prestige, intéressantes mais inégales, avec des têtes d’affiche comme Diane Keaton, Sean Connery, Michelle Pfeiffer, Pierce Brosnan, Jamie Lee Curtis… The Looking Glass War (Le miroir aux espions ; Frank Pierson, 1970), The Little Drummer Girl (La petite fille au tambour ; George Roy Hill, 1984), The Russia House (La maison Russie ; Fred Schepisi, 1990), The Tailor of Panama (Le tailleur de Panama ; John Boorman, 2001) :aucune n’atteignit le même niveau d’achèvement cinématographique.

Durant cet intervalle, c’est la télévision qui servit le mieux le Carré grâce aux séries Tinker Tailor Soldier Spy (1979) et Smiley’s People (1982), avec un Alec Guinness mémorable en George Smiley.

Deuxième vague

Puis, en 2005, vint The Constant Gardener (La constance du jardinier), du cinéaste brésilien Fernando Meirelles. Ralph Fiennes est bouleversant en diplomate anglais installé au Kenya qui tente d’élucider le meurtre de sa femme, une militante ayant mis au jour un complot pharmaceutique. Comme dans The Deadly Affair, le protagoniste est hanté par la possible infidélité d’une conjointe idéalisée.

« Peut-être parce qu’il a filmé La Cité de Dieu dans les favelas de Rio, le cinéaste se sent à l’aise dans le grouillement d’une métropole africaine comme Nairobi […] Il arrive que Meirelles se laisse entraîner par son enthousiasme, son montage s’emballe sans trop de raison. Mais pour l’essentiel, sa manière baroque, ses contre-plongées outrancières ou ses décolorations de pellicules viennent servir les nuances des interprètes et la vigueur d’une démonstration politique circonstanciée », analysait Thomas Satinel dans Le Monde lors de la sortie.

Encore un cinéaste « non britannique » pour l’excellente reprise de Tinker Tailor Soldier Spy (La taupe), réalisée en 2011 par le Suédois Tomas Alfredson, et donnant à voir un Gary Oldman habité. Il incarne un Smiley qui reprend du service afin de débusquer l’agent double (une taupe) qui sévit au sein de son ancien service.

Dans le New York Times, Manohla Dargis écrivait alors, extatique : « L’effroi palpite comme un battement de cœur dans Tinker Tailor Soldier Spy […] La pulsation met à mal votre système nerveux — c’est un film que vous regardez en état d’alerte — et vous amène dans un état d’esprit qui peut ressembler à un état de siège. »

Suivirent deux autres adaptations luxueuses mais ratées : A Most Wanted Man (Un homme très recherché ; Anton Corbijn, 2014) et Our Kind of Traitor (Un traître idéal ; Susanna White, 2016). Une fois de plus, c’est la série télé, à présent plus cinématographique que bien des films, qui prit le relais, avec The Night Manager (David Farr, 2016) et The Little Drummer Girl (Park Chan-wook, 2018). D’ailleurs, un projet de série inspirée par The Spy Who Came in from the Cold est toujours en chantier : la boucle est bouclée.

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