«Happiest Season»: femmes de bonne volonté

Il y a énormément d’acuité dans le film de Clea DuVall. En revanche, on dénombre presque autant, sinon de clichés, à tout le moins de développements prévisibles.
Photo: Sony Pictures Il y a énormément d’acuité dans le film de Clea DuVall. En revanche, on dénombre presque autant, sinon de clichés, à tout le moins de développements prévisibles.

Abby et Harper s’aiment follement. Après plusieurs mois de fréquentation, les deux jeunes femmes viennent d’emménager ensemble, et dans leur quotidien tout n’est que félicité. Or, Noël approche, et pour Abby qui a perdu ses parents durant cette période, la saison des Fêtes rime, par choix, avec travail plutôt qu’avec célébrations. Mais Harper aimerait tellement que son amoureuse l’accompagne chez ses parents pour le réveillon qu’Abby cède de bon gré. Seulement voilà, Harper ne s’attendait pas réellement à ce qu’Abby y consente. Et c’est fort embêtant.

Pourquoi ? Parce que, contrairement à ce que Harper (Mackenzie Davis, très juste) a affirmé à son amoureuse, ses parents n’ont pas « super bien réagi » à l’annonce de son homosexualité ainsi qu’à celle de son bonheur auprès d’Abby (Kristen Stewart, très touchante). Cela, pour la simple et bonne raison que Harper n’a dans les faits pas encore dit à ses parents qu’elle est lesbienne. Tout cela se déroule au cours des premières minutes de la comédie Happiest Season (Notre plus belle saison), dont l’essentiel de la teneur humoristique repose sur la mystification mise en place par Harper et à laquelle se prête Abby, devenue une « colocataire », par amour.

S’ensuivent complications et quiproquos à mesure que Harper maintient son mensonge, voire s’y complaît, au grand désarroi d’Abby. Cet aspect donne lieu pour le compte à d’intéressantes considérations. On pense entre autres à cette séquence où Abby, désenchantée à raison, confie à son meilleur ami, John (Dan Levy, qui reprend peu ou prou son rôle de Schitt’s Creek, et c’est fabuleux), que non seulement elle ne reconnaît plus son amoureuse, mais qu’elle ignore au surplus qui elle est vraiment. Ce constat la bouleverse.

Écrit (en collaboration avec Mary Holland) et réalisé par Clea DuVall, qui semble-t-il a mis énormément d’elle-même dans le personnage d’Abby, Happiest Season regorge de ce genre d’observations qui résonneront de manière accrue auprès des membres de la communauté LGBTQ+. Toute la dimension de la « représentation », c’est-à-dire ce personnage différent que l’on devient, parfois, dans un contexte familial (ou professionnel, selon le cas) dès lors qu’on craint le désamour (ou l’ostracisme).

Bref, il y a énormément d’acuité dans le film de Clea DuVall, qu’on a d’abord connue comme — excellente — actrice souvent associée à des rôles d’attachantes marginales (The Faculty, But I’m a Cheerleader, Girl, Interrupted, la série Carnivàle).

Un film politique

En revanche, on dénombre presque autant, sinon de clichés, à tout le moins de développements prévisibles. On sait pas mal où ça s’en va, et comment. En l’occurrence, ce n’est pas déplaisant. Et ce n’est pas davantage un hasard. Dans son entretien avec Kristen Stewart, ouvertement bisexuelle, la journaliste de Variety résume parfaitement le beau paradoxe que constitue Happiest Season.

« C’est tellement un film intelligent. Parce qu’il est si conventionnel, en matière de comédie romantique et de comédie des Fêtes. Mais le simple fait qu’il s’agit d’un film lesbien des Fêtes, ça devient politique et important. »

On ne saurait être plus d’accord. D’autant qu’il est des passages vraiment forts, comme lorsque John rappelle à Abby que les histoires de  coming out de chacune et chacun sont uniques, et aussi valables et importantes les unes que les autres : celle d’Abby, qui fut heureuse et sans heurt, la sienne, qui fut malheureuse, celle de Harper, qui est compliquée…

Refus de simplifier

D’ailleurs, le film marque encore des points dans son refus de simplifier la situation de Harper, jeune femme élevée dans un environnement où elle a de tout temps senti qu’elle devait être en compétition avec ses deux sœurs (Alison Brie et Mary Holland) pour l’approbation — et l’amour — de Ted (Victor Garber) et Tipper (Mary Steenburgen), leurs parents conservateurs hyperattachés aux apparences.

À cet égard, on regrette la géométrie variable à l’œuvre dans la conception des personnages. En effet, certaines partitions s’en tiennent à des contours somme toute réalistes, tandis que d’autres relèvent de la caricature, de telle sorte qu’on observe d’étranges collisions de niveau de jeu dans certaines scènes. Idem pour le ton général, qui oscille entre retenue et farce.

Qui plus est, le dénouement heureux, avec toutes les chicanes et rancœurs réglées en un tournemain narratif, s’avère hautement improbable dans sa soudaineté. Sauf que… bizarrement, non seulement ça fonctionne, mais on ne voudrait pour rien au monde qu’il en soit autrement. Au fond, c’est peut-être aussi pour des films comme Happiest Season que fut inventée l’expression « miracle de Noël ».  

Notre plus belle saison (V.F. de Happiest Season)

★★★ 1/2

Comédie romantique de Clea DuVall. Avec Kristen Stewart, Mackenzie Davis, Dan Levy, Mary Steenburgen, Victor Garber. États-Unis, 2020, 102 minutes. Sur la plupart des plateformes VSD.