«Code forestier»: Roger, homme des bois

Roger Lecot, à l’aube de la retraite, s’est prêté au jeu du tournage avec un intérêt perceptible.
Photo: Fragments Distribution Roger Lecot, à l’aube de la retraite, s’est prêté au jeu du tournage avec un intérêt perceptible.

Charles-Émile Lafrance venait à peine de décrocher son baccalauréat en cinéma qu’il n’avait qu’une idée en tête : réaliser un premier long métrage documentaire. En route vers le chalet de ses parents dans les Basses-Laurentides, le voici qui se prend à s’attarder aux fermes et habitations longeant la voie. Autant d’existences dont le réalisateur en herbe prit alors conscience qu’il ne savait, au fond, rien du tout. En allant frapper aux portes afin de remédier à cela, il se retrouva un jour dans une cour à bois, propriété de Roger Lecot. Aussitôt, le documentariste comprit qu’il tenait le sujet de ce qui deviendrait Code forestier.

« J’ai exposé à Roger ce que je voulais faire, c’est-à-dire le filmer dans son quotidien, sans intervenir, mais lui m’a vite interrompu en me disant qu’il embarquait », raconte Charles-Émile Lafrance en précisant : « Roger s’est tout de suite montré excité par le projet ; ému, même. »

C’est que Roger Lecot, à l’aube de la retraite, en était à aborder l’ultime étape de passation de son entreprise, et de son savoir, auprès de son apprenti, Charles Robitaille. La perspective de capter cette transmission de l’aîné au plus jeune plut au réalisateur.

C’est en compagnie d’un ami de son âge chez qui il est venu couper des arbres malades qu’on rencontre d’abord Roger. Le copain en question ayant de la jasette, on en apprend pas mal sur le bûcheron qui s’apprête à se retirer dans ses terres. Et les deux hommes de parler de ce camion qu’essaie en vain de réparer Roger à temps perdu et de souligner ces termes que le réalisateur ne comprendra probablement pas selon eux : savoureux instants de truculence.

« Je voulais que ce soit clair d’entrée de jeu qu’ils sont contents que la caméra soit là et qu’il n’y ait pas d’ambiguïté par rapport au fait que tout ce que je tourne se fait avec leur participation pleine et entière. Et puis, je trouvais que cette espèce de bris du quatrième mur les rendait encore plus sympathiques. »

Cette allusion au langage força en outre Charles-Émile Lafrance à réfléchir à l’un des éléments qui l’avaient d’emblée intéressé, sans qu’il s’en aperçoive pleinement. « Cette blague-là m’a fait comprendre que j’aimais beaucoup la langue de Roger, que ça devenait en soi un élément d’autant plus pertinent à mettre en valeur que je n’étais pas en train de concevoir un film plein de rebondissements. »

Quelqu’un d’entier

À cet égard, la progression passe par les changements saisonniers qui s’opèrent dans la nature ainsi que par l’accumulation d’informations glanées à propos du protagoniste. Or, pour que l’exercice soit concluant, il fallait que ledit protagoniste possède une certaine présence. Avec Roger Lecot, et, pour le compte, Charles Robitaille et les compères qui leur prêtent main-forte çà et là, Charles-Émile Lafrance est bien tombé.

« C’était fondamental pour moi de trouver quelqu’un comme Roger, quelqu’un d’entier dont on sait que, peu importe où il se trouve, au travail, au garage, ou, je sais pas, dans un souper de famille, il est partout pareil et s’exprime sans filtre. Il y a des productions documentaires où on embellit les choses avec un ralenti ou un plan aérien tourné avec un drone… De mon côté, ça se déroule “à hauteur de Roger”. Roger est juste lui-même, et je trouve que c’est ça, qui est beau à voir. »

Parlant de beauté, les images de Code forestier témoignent d’une sensibilité visuelle évidente — plusieurs plans prennent valeur de magnifiques tableaux sylvestres ou pastoraux. Ceci expliquant cela, on est un brin « flabergasté » d’apprendre qu’outre qu’il s’agit du premier long de Charles-Émile Lafrance, Code forestier est en réalité sa première réalisation, point. « Mes études étaient plus axées sur la théorie. J’avais touché à la postproduction, au montage son, mais je n’avais encore rien réalisé comme tel ; je n’avais aucun court métrage à mon actif. »

Sa passion cinéphile, il l’a développée au contact des cinéastes de la génération précédente : « De 2005 à 2010, environ, les films de Maxim Giroux, Stéphane Lafleur, Denis Côté, Rafaël Ouellet ont été ma première porte ouverte sur le cinéma d’auteur. Je me suis reconnu dans leurs films. Ça a débuté là. C’est ensuite que j’ai découvert les cinéastes passés, ceux de l’ONF… Un documentaire comme Bûcherons de la Manouane, d’Arthur Lamothe, est une inspiration, c’est sûr. Nommer le pays et les films de Pierre Perrault… Mon film, puisqu’il traite de passation, c’est aussi un hommage aux cinéastes qui m’ont précédé. »

Authenticité, proximité

Un hommage, donc, accompli à la fortune du pot. Charles-Émile Lafrance emprunta la caméra vidéo de sa mère, acheta un petit micro, téléchargea un logiciel de montage… Moteur, action ! « Je n’avais jamais vraiment appris à tourner auparavant. Mon apprentissage s’est fait au fur et à mesure. À la fin de la journée, je regardais mes rushs et j’essayais de me construire une structure. Sauf qu’une fois à l’étape du montage, tout a changé », précise en riant Charles-Émile Lafrance, qui mit ainsi les chapeaux de producteur, de réalisateur, de directeur photo, de preneur de son et de monteur.

Le film y a gagné un surcroît d’intimité. « Je pense en tout cas que ça a conféré une authenticité aux images, et aussi que ça a contribué à ce que les participants m’oublient rapidement. »

Sentiment de proximité aidant, le spectateur l’oublie également, la caméra. De telle sorte qu’en retrouvant Roger, à l’issue du film, dans ce fameux camion évoqué au commencement, on ne peut s’empêcher de sourire lorsqu’il parvient enfin à le faire démarrer.

« J’aimais l’idée de terminer comme ça, avec Roger, seul, à la fois fatigué de ses journées, de sa saison, un peu triste on dirait, mais en même temps satisfait. Il y a plein d’émotions contradictoires qui passent sans paroles. Ça me semblait approprié, naturel, de finir comme ça. » On ne peut que l’approuver.

Lorsqu’on lui demande ce qui lui vient spontanément en repensant au tournage de ce premier documentaire, Charles-Émile Lafrance répond spontanément : « J’ai appris beaucoup, comme créateur, en faisant ce film-là de cette façon-là, au contact de Roger. » Comme quoi le processus de passation de ce dernier n’aura pas uniquement bénéficié à son apprenti.

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Code forestier

Roger Lecot, un bûcheron de métier, cédera les rênes de sa petite entreprise à Charles Robitaille, son apprenti, au terme de la saison. Tandis que les arbres malades ou morts tombent afin que d’autres se dressent plus solides encore, Roger vaque à ce quotidien forestier qui s’achève sous l’oeil attentif de Charles-Émile Lafrance, qui signe avec Code forestier un premier documentaire convaincant. Inspiré par les géants qui l’ont précédé, tels Arthur Lamothe et Pierre Perrault, le documentariste néophyte plonge dans le territoire et laisse tout l’espace au sujet qui occupe celui-ci. Cela, sans négliger le cadre, que le documentariste a le don de soigner. De nombreux plans restent en tête de par leur splendeur dénuée d’afféterie. Cette capacité à dénicher la beauté en des lieux banals se révèle en phase avec le protagoniste, une figure âpre mais charismatique, au verbe rare. Cette sensibilité formelle n’attire jamais indûment l’attention. Au contraire, elle met en valeur Roger et son environnement, avec lesquels on passe une saison charnière… c’est à la fois peu et beaucoup. De la même manière, c’est avec une certaine surprise qu’on constate à quel point on est ému une fois le film terminé.

​★★★1/2

Documentaire de Charles-Émile Lafrance. Québec, 2020, 63 minutes. À vimeo.com