Les marivaudages gigognes d'Emmanuel Mouret

Le scénario du film «Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait» coule merveilleusement, chaque nouvelle avenue amoureuse trouvant «a posteriori» parfaitement sa place dans le grand tout.
Photo: K-Films Amérique Le scénario du film «Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait» coule merveilleusement, chaque nouvelle avenue amoureuse trouvant «a posteriori» parfaitement sa place dans le grand tout.

Ce jour-là, Daphné va quérir à la gare Maxime, un cousin de son fiancé François qu’elle n’a encore jamais rencontré. François ayant inopinément dû s’absenter, la jeune femme enceinte et le visiteur timide auront tout loisir d’apprendre à se connaître. Les voilà donc qui, à la faveur de la sérénité champêtre environnante, se racontent leurs amours passées ou du moment. Bien sûr, petit à petit, et peut-être à force d’en parler justement, entre eux finissent par naître des sentiments. Avec Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, en sélection officielle à Cannes, Emmanuel Mouret signe un récit gigogne aussi romantique que spirituel.

« On essaie tous de trouver un sens à ce qu’on vit, souvent en se racontant des histoires les uns aux autres. On n’est pas simplement le personnage principal de sa vie : on en est également le narrateur », explique Emmanuel Mouret (Changement d’adresse, Mademoiselle de Joncquières), joint à Paris.

« L’idée de mettre plusieurs histoires en une seule, celle de Daphné [Camélia Jordana] et Maxime [Niels Schneider], dans le cadre d’un lieu idyllique où tout pousse les personnages à être de plus en plus intimes alors que ça relève d’un interdit, me plaisait pour plusieurs raisons. Il y a donc cette histoire-là, entre Daphné et Maxime, plus celles qu’ils se relatent, sans oublier celle de François [Vincent Macaigne] et Louise [Émilie Dequenne], puis celles qu’on découvre à l’intérieur de celle-ci… Ce sont des personnages qui essaient de bien faire, mais qui sont en proie à des désirs qui débordent un peu de ce qu’il faudrait faire. »

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait repose ainsi sur une formule éminemment séduisante. En cela qu’il y a toujours un aspect fascinant à voir se déployer un récit recourant à la mise en abyme, avec ici une histoire d’amour en cours d’ébauche comme point de départ et d’arrivée d’une succession de sous-intrigues amoureuses s’emboîtant les unes dans les autres.

Or, mal maîtrisée, cette technique peut déboucher sur un résultat précieux, ce qui n’est heureusement pas le cas du film d’Emmanuel Mouret. Au contraire, son scénario coule merveilleusement, chaque nouvelle avenue amoureuse trouvant a posteriori parfaitement sa place dans le grand tout.

« Un scénario comme celui-là, c’est plusieurs situations dont on sent qu’intuitivement, elles devraient aller ensemble, confie le cinéaste. Ensuite, il faut trouver la bonne et juste mécanique pour que tout cela s’organise, un peu comme si on construisait un moteur. C’est ce qu’il y a de plus difficile durant la période d’élaboration du récit : la mécanique. C’est cette étape de conception qui est la plus longue. Après, il y a la rédaction, qui est plus rapide, et où j’essaie d’insuffler une fraîcheur par l’entremise du dialogue. »

Vieux comme le monde

D’ailleurs, et comme toujours chez Emmanuel Mouret, part belle est faite audit dialogue. Certes, on reconnaît d’emblée la qualité de la langue de l’auteur, mais là comme dans la structure, nulle trace de maniérisme.

« J’aime le cinéma classique américain ; les mélodrames de Douglas Sirk [All That Heaven Allows, Written on the Wind] et de son prédécesseur John M. Stahl [Imitation of Life, Magnificent Obsession, refaits par Sirk]… C’était un cinéma très volubile : beaucoup d’enjeux passaient par le dialogue. C’était par le dialogue que les personnages exprimaient toutes leurs émotions et leurs tourments. Ce peut être verbeux, mais j’essaie de faire en sorte que ce soit au contraire naturel. Et puis, des idées de scènes naissent des idées de dialogues… »

Autre atout de ce qui constitue à ce jour le plus achevé des films du doué cinéaste : ce lieu sublime, dans le nord de la Provence, où discutent et s’épivardent Daphné et Maxime.

« Je voyais ce décor provençal comme un écrin propice au développement d’un rapport amoureux entre Daphné et Maxime. Ils sont en vacances, et c’est si beau… Puis il y a les segments tournés à Paris, une ville où se côtoient, pas autant qu’en Italie mais quand même, plusieurs époques architecturales. J’aimais ce rappel visuel que les histoires d’amour et de morale, c’est vieux comme le monde. »

Renvoi supplémentaire à la nature intemporelle du propos : le choix avisé, mais non prémédité il appert, de pièces classiques en guise de musique. « Lors du montage, Martial Salomon et moi avons réuni quelques morceaux qui selon nous conviendraient aux différentes séquences. C’était uniquement à titre provisoire, sauf qu’il s’est avéré que ça fonctionnait au-delà de ce que l’on avait escompté, de telle sorte que nous avons décidé d’y recourir pour de bon. »

Trouver sa fin

Dans toute grande histoire d’amour qui se respecte, le dénouement revêt une importance capitale, et à cet égard, celui qu’a imaginé Emmanuel Mouret est en tous points parfait.

« Dès le début de l’écriture, je voyais la fin, mais j’éprouvais en revanche des difficultés avec l’épilogue. Même au moment du tournage, je n’étais pas satisfait. Puis, j’ai compris que pour ce passage, le dialogue était superflu. Et tout s’est éclairé. »

Que l’un des plus brillants dialoguistes du cinéma français sache aussi précisément quand faire place au silence en dit long sur son talent. Talent dont rend abondamment compte son magnifique petit dernier.

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait prend l’affiche le 2 octobre.