Les cinémas entre espoir et précarité

Les programmes d’aide gouvernementale sont terminés, à l’instar des divers sursis accordés par les institutions financières.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Les programmes d’aide gouvernementale sont terminés, à l’instar des divers sursis accordés par les institutions financières.

Après des mois de fermeture, pandémie oblige, les salles de cinéma ont pu rouvrir leurs portes fin juin. La question était alors de savoir si les spectateurs, gavés aux films et aux séries accessibles d’un clic sur une plateforme de visionnement ou une autre, seraient au rendez-vous. La réponse jusqu’à présent semble être… oui et non, selon le lieu et l’offre. On en a discuté avec Mario Fortin, président-directeur général des cinémas Beaubien, du Parc et du Musée.

« Dans les circonstances, ça va bien, dit-il. On s’était préparés pour accueillir les clients avec toutes les mesures sanitaires requises, et même plus. Les gens sont là et réagissent très positivement. Mais il faut savoir qu’on n’est pas affectés de la même façon que les mégaplexes, qui eux dépendent essentiellement des films américains, surtout les blockbusters. Nous, on a une programmation qui est différente. En ce moment, il arrive que les cinémas Beaubien, du Parc et du Musée fassent mieux que plusieurs mégaplexes. »

La preuve, estime Mario Fortin, que c’est le film sur l’écran qui fait la différence. « Comme les gros complexes ont moins à offrir en termes de blockbusters [que les studios sortent au compte-gouttes ou reportent], c’est plus difficile d’attirer le public. Un complexe comme le Banque Scotia a 17 salles : il lui faut des titres. » Malheureusement pour les complexes méga et multi, Hollywood risque de se montrer chiche de superproductions pour un moment encore. En effet, on rapportait cette semaine dans Variety que les recettes en deçà des attentes pour Tenet ont refroidi les grands studios. Warner Bros., derrière le film de Christopher Nolan, a de nouveau reporté la sortie de Wonder Woman 1984 (le studio n’a pas annoncé de report pour Dune, attendu le même mois).

Le géant Disney, lui, reporte encore la sortie de Black Widow, qui doit lancer la phase quatre du lucratif univers cinématographique Marvel, en plus d’évoquer pour le film d’animation Soul, de Pixar, une sortie sur la plateforme DisneyPlus (comme pour le récent Mulan).

« Envoyer un film comme ça directement sur sa plateforme, ça permet à un studio d’encaisser immédiatement tout le profit sans devoir passer par les salles, qui, après avoir vendu des billets, envoient normalement son pourcentage au studio, explique Mario Fortin. De la même manière que la crise a affecté les cinémas, elle a affecté les studios, qui eux aussi ont perdu énormément d’argent et essaient maintenant de générer des revenus. C’est toute la roue économique de ce système-là qui est freinée… »

Profits, public, produits

Dans le même article de Variety, un exploitant expliquait que, pour subsister, les cinémas ont besoin de trois choses : « des profits, du public et des produits ». Mais la pandémie, déplore-t-il, a touché les trois facteurs simultanément. Un constat devant lequel opine Mario Fortin.

« Tant que New York et Los Angeles ne seront pas débloqués, ce sera comme ça […] Je parle encore pour nos trois cinémas : dans notre cas, on a le produit. On a des films, même un peu trop : comme il y a peu d’alternatives et plusieurs titres qui dormaient dans les inventaires, ça se bouscule en réouverture. On est obligé de sélectionner et il arrive qu’on dise à un distributeur : “regarde, celui-là, sors-le dans deux semaines, il aura une meilleure chance”. Le produit étant là, le public suit. Le profit, par contre, n’est vraiment pas là. »

Sur ce front, le p.-d.g. des cinémas Beaubien, du Parc et du Musée, trois organismes à but non lucratif, on le précise, fait état de revenus considérablement amoindris : « On parle d’un fauteuil sur trois à occuper, donc d’un revenu amputé des deux tiers. Sauf qu’avec les mesures sanitaires accrues, il faut plus de personnel, donc une paie à 150 % chez nous. Ça ne peut pas s’équilibrer. On est en mode survie. »

Les programmes d’aide gouvernementale sont terminés, à l’instar des divers sursis accordés par les institutions financières. « Là, il faut recommencer à payer nos hypothèques, nos intérêts, nos loyers… »

La question est brutale, mais elle s’impose : les salles de cinéma peuvent-elles résister à une deuxième vague de COVID-19 ?

« Présentement, on gruge dans nos économies. J’ai un budget prévisionnel. Si la deuxième vague amène des mesures resserrées, ça ne devrait pas avoir trop d’impact vu notre taille. Mais dans l’éventualité d’un confinement comparable à la première vague… Si la tendance se maintient, avec les chiffres actuels, je sais que je pourrai durer tant de mois. Là, je dois gérer avec une boule de cristal. Je fais une mise à jour quotidienne des prévisions. Chaque jour, j’ajoute ou je soustrais une journée de vie, et je ne suis pas seul : c’est comme ça pour les restaurants, les boutiques… »

C’était bien parti

Ce qui est crève-cœur dans tout ça, c’est que 2020 s’annonçait comme une meilleure année en ce qui concerne l’affluence. En effet, selon l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ), qui rapportait une année 2019 caractérisée par « une baisse à la fois de l’offre […] et de la fréquentation », on a assisté à une hausse d’achalandage de 10 % environ au mois de février 2020 par rapport à celui de février 2019. C’est dire que malgré la multiplication des plateformes de visionnement, on ne pouvait alors parler d’une désaffection envers les salles.

Salles, d’ailleurs, où les productions québécoises font bonne figure même en pandémie : les documentaires Jukebox et Les Rose se sont tous deux hissés dans le palmarès des films les plus vus la semaine de leur sortie. Ce qui est conséquent avec une des tendances observées en amont par l’OCCQ, qui notait pour 2019 « un taux d’occupation des films québécois à 14 %, un sommet depuis 2011 ».

« Pendant une projection achalandée du film Les Rose, j’ai vu un monsieur réprimer un gros sanglot, au moment où le documentaire évoque le milieu familial très pauvre. Et ça, ce phénomène-là, quand l’émotion te submerge, c’est dans l’expérience collective de la salle que tu peux vivre ça. Seul dans ton salon avec une plateforme, je ne pense pas. Et au risque de me répéter, ça confirme que, quand le bon film est là, les gens viennent », conclut Mario Fortin.

À voir en vidéo