Chute et envol d’une déesse funambule

«Je ne pensais pas avoir le rôle, se souvient l’actrice Kelly Depeault. Anaïs, qui a vu en moi une charge émotionnelle, m’a dit: “Toi, tu as besoin d’amour et on va t’en donner.” J’ai eu énormément d’amour!»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Je ne pensais pas avoir le rôle, se souvient l’actrice Kelly Depeault. Anaïs, qui a vu en moi une charge émotionnelle, m’a dit: “Toi, tu as besoin d’amour et on va t’en donner.” J’ai eu énormément d’amour!»

Paru en 2014 au Quartanier, La déesse des mouches à feu, roman hypnotique de Geneviève Pettersen écrit à la première personne, ne pouvait tomber entre de meilleures mains que celles de la cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette (Le ring, Inch’Allah) et de la scénariste Catherine Léger (La petite reine, Charlotte a du fun). Non seulement ont-elles le même âge que la romancière, mais qui d’autre qu’elles parlent avec autant de justesse de l’adolescence ?

« C’est une période de la vie où tu te sens invincible et en même temps où tu t’exposes au danger, où tu es vulnérable, où tu n’as peut-être pas le jugement pour prendre des décisions qui vont te marquer pour la vie. Ce moment-là où on n’a pas tous les outils, je le trouve inquiétant et fascinant. En écrivant un récit très personnel, Geneviève a réussi à toucher à une époque, à la nommer. C’est le paradoxe voulant que plus on est personnel, plus on est universel », explique Catherine Léger.

« Je me suis toujours dit que le film de ma génération n’avait pas été fait, que les années 1990 avaient été occultées, confie Anaïs Barbeau-Lavalette. On pourrait dire que c’est le récit de la chute d’une jeune femme, mais paradoxalement, c’est aussi son envol. À plein de niveaux, je me retrouve dans ce personnage-là. Avec le recul, je me rends compte que j’étais comme une funambule, que j’aurais pu tomber. À cet âge-là, on est dans la prise de risques, et je ne voulais pas juger cette prise de risques. »

Afin de transposer fidèlement la voix de Catherine, adolescente de Chicoutimi-Nord marquée par le suicide de Kurt Cobain et le divorce violent de ses parents — incarnés à la perfection par Normand D’Amour et Caroline Néron —, fascinée par Mia Wallace (Uma Thurman) dans Pulp Fiction et le livre Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…, la cinéaste et la scénariste ont décidé qu’il n’y aurait pas de voix hors champ, mais qu’elles feraient plutôt confiance à la langue de la romancière et aux plages de silence à l’écran. Pour que la magie opère, il fallait aussi trouver celle qui allait devenir la déesse des mouches à feu, la conquérante Catherine.

La perle rare, c’est Kelly Depeault, qui avait 16 ans au moment de l’audition et dont l’âge a imposé celui du personnage, qui a 14 ans dans le roman et 16 ans dans le film.

« Je ne pensais pas avoir le rôle, se souvient l’actrice. Anaïs, qui a vu en moi une charge émotionnelle, m’a dit : “Toi, tu as besoin d’amour et on va t’en donner.” J’ai eu énormément d’amour ! Je me suis sentie choyée, choyée, choyée. L’une des qualités d’Anaïs, c’est qu’elle voit l’humain avant l’acteur. Elle a un côté énergétique, protecteur et vrai. Elle est aussi solide et stable, ce qui donne envie de travailler avec elle. Je lui ai donné mon 100 %. »

« Au-delà de l’âge de Catherine, l’important, c’était l’intensité avec laquelle elle découvre les choses. On sait qu’il y a des choses qui auraient été plus choquantes si elle avait eu 14 ans à l’écran. Quand on se revoit adolescente, on ne s’imagine pas si juvénile. On a une vision de soi-même qui se vieillit. Donc le fait qu’elle a 16 ans fonctionne », croit la scénariste.

« Kelly, qui est crissement magnétique et charismatique, porte une faille évidente ; il y a en elle une extrême force et une extrême vulnérabilité. A priori, dans le livre comme dans le film, le personnage n’est pas sympathique, mais avec Kelly, tu n’as pas le choix de l’aimer », explique la cinéaste.

L’appel de la nature

Outre les parents de Catherine, on rencontre notamment dans ce récit se déroulant en 1996 Pascal (Antoine DesRochers), skateux et clone de Kurt Cobain, Keven (Robin L’Houmeau), qui s’exprime à travers ses mixtapes, Marie-Ève (Éléonore Loiselle), punk androgyne et meilleure amie de Catherine, de même que sa grande rivale, l’impétueuse Mélanie (Marine Johnson).

Très fière de la constellation qu’elle a créée autour de Kelly Depeault, Anaïs Barbeau-Lavalette dévoile qu’elle a invité les jeunes acteurs à son chalet afin que de réels liens d’amitié se tissent entre eux. Le directeur photo Jonathan Decoste (L’imposteur, Victor Lessard) étant aussi de la partie, quelques scènes de répétition et des moments improvisés se retrouvent dans le film.

Ces liens ont certainement facilité la tâche au moment de tourner des scènes plus délicates, telles les confrontations avec les parents, la prise de drogue et les scènes à caractère sexuel.

« J’aime tellement “acter” que j’oublie souvent la caméra, affirme Kelly Depeault. Il faut rester dans l’innocence, ne pas penser à quoi on ressemble, juste aller dans l’émotion. Quand j’étais petite, j’ai fait de l’hypnose et pour le film, j’ai voulu en refaire afin de pouvoir être là pour moi-même, c’est-à-dire de ne pas me laisser abîmer et de savoir quelle petite Kelly intérieure allait être blessée et quelles autres Kelly allaient la soutenir et lui faire un câlin. »

« Dans le roman, on met en scène une jeune femme qui n’est pas consciente du danger. À partir du moment où on le met à l’écran, tout d’un coup, le danger est tellement évident que ça apporte un lot émotif qui diffère du roman. Il y a une charge émotive très forte dans le roman, mais peut-être qu’elle nous surprend davantage à l’écran », pense Catherine Léger, pour qui Geneviève Pettersen a été une lectrice précieuse.

À propos des scènes d’amour, Anaïs Barbeau-Lavalette avance qu’il faudra que la façon de les tourner soit discutée avec ses pairs puisque contrairement aux scènes de combat pour lesquelles un cascadeur crée une chorégraphie (même une simple gifle), les cinéastes sont laissés à eux-mêmes.

« On a chorégraphié les scènes au centimètre près pour que jamais ce ne soit leur sexualité à eux qui soit invitée dans la mise en scène, que ce soit toujours la sexualité que je voulais voir à l’écran. Donc, la personne qui est vulnérable, c’est moi parce que je parle beaucoup plus de ma sexualité, de mon regard sur la sexualité que du leur. »

Outre la distribution, l’autre grande fierté de la cinéaste, c’est d’avoir tourné le premier film écoresponsable : « On avait une brigade verte sur le tournage ; chaque chef de département a été consulté et a appliqué les changements qu’il fallait pour qu’il y ait une amélioration. Tout est documenté, ce qui veut dire que le film est devenu une référence accessible pour n’importe quel tournage qui veut améliorer son empreinte carbone. »

La réalisatrice et la scénariste ont toutefois un grand regret, celui de ne pas avoir pu camper une partie du récit en hiver comme dans le roman où Catherine et sa bande se réfugient dans leur campement en forêt.

« Ça a été un gros deuil à faire, car à l’époque, on n’avait pas de téléphone portable et quand on voulait se réunir avec ses amis et ne pas avoir les parents sur le dos, on passait des heures à geler dehors », se souvient Catherine Léger.

« En même temps, je trouve que ça simplifie la proposition. Le temps dans l’histoire est rétréci, mais la charge émotive et les ressorts dramatiques sont préservés. Je ne crois pas qu’on y perde en termes de dramaturgie », conclut Anaïs Barbeau-Lavalette.

  
La déesse des mouches à feu sort en salle le 25 septembre.