«Enola Holmes»: bien plus que «la soeur de»

Parfaite dans les scènes d’action, Millie Bobby Brown est merveilleuse dans celles requérant un surcroît d’humour ou d’émotion.
Photo: Netflix Parfaite dans les scènes d’action, Millie Bobby Brown est merveilleuse dans celles requérant un surcroît d’humour ou d’émotion.

Enola a grandi dans le vieux manoir familial avec, en lieu et place d’une école, une immense bibliothèque et une campagne luxuriante, et en guise de préceptrice, sa mère Eudoria. Brillante, féministe et résolument avant-gardiste en cette ère victorienne où conservatisme et corset vont de pair, Eudoria a préservé sa fille de la « bonne société » en lui inculquant notamment des valeurs d’équité. Ce, en plus de lui enseigner l’art des anagrammes et du jiu-jitsu, entre autres. À l’âge de 16 ans, Enola est une jeune fille à l’esprit libre, et dotée qui plus est de facultés de déduction remarquables. C’est là un rare point commun qu’elle partage avec deux frères beaucoup plus âgés qu’elle : Mycroft et Sherlock. Nul besoin d’être détective pour deviner le patronyme d’Enola.

Adapté du premier des six romans de Nancy Springer, Enola Holmes voit la jeune héroïne confrontée à sa toute première enquête : rien de moins que la disparition de sa mère. En effet, voici qu’un matin, Enola, qui a jusqu’ici passé toutes ses journées auprès de sa maman, trouve la chambre de cette dernière vide. Or, Enola conclut assez vite qu’il s’agit d’un départ non seulement volontaire, mais prémédité.

Ce que viennent confirmer Mycroft et Sherlock peu après, entre perplexité face cet étrange départ et consternation devant le spectacle de cette benjamine ne correspondant en rien à une jeune fille comme il faut. Une tare à laquelle Mycroft, tenant d’un conservatisme étriqué, voudra remédier en envoyant Enola en pension avec l’accord tacite de Sherlock, qui préfère garder ses distances — un peu lâchement, comme lui en fera à raison le reproche sa sœur, qui ne manque ni de fougue ni d’arguments.

Bref, mal leur en prend, car voilà l’adolescente en fuite vers Londres, décidée qu’elle est à retrouver sa mère. En chemin, Enola sauvera d’un sort funeste un jeune comte également en fugue et poursuivi par un assassin : une sous-intrigue qui génère une seconde affaire à résoudre pour l’héroïne.

Techniques répétitives

Malheureusement, tel qu’adapté par Jack Thorne (Wonder), le scénario ne parvient guère à entretenir le mystère quant aux motifs ayant poussé Eudoria à se volatiliser, et encore moins quant à l’identité de la personne qui veut la mort du petit comte. Contrairement à ce qui survient dans les écrits d’Arthur Conan Doyle (et les maintes adaptations de ceux-ci), on n’a pas non plus droit à une minutieuse cueillette d’indices culminant par une éblouissante révélation appuyée par un raisonnement détaillé.

La manière privilégiée dans ce film-ci consiste plutôt à multiplier les brefs flash-back alors qu’Enola comprend a posteriori la signification réelle de tels et tels éléments. Le procédé est valable, mais moins dynamique : c’est un mouvement narratif qui revient en arrière plutôt qu’il ne se projette en avant.

Qui plus est, le réalisateur Harry Bradbeer y recourt trop souvent, idem pour son usage du bris du quatrième mur (comme dans la série Fleabag, qu’il réalise) alors qu’Enola s’adresse directement au public. L’une et l’autre techniques deviennent au bout d’un moment répétitives et, jumelées à une réalisation plus fonctionnelle qu’autre chose en dépit de bons moyens, trahissent une grammaire cinématographique limitée.

Visuellement, le film ne manque pourtant pas d’attrait. Ceci, grâce à la direction photo ensoleillée de Giles Nuttgens (Hell or High Water), et surtout à la direction artistique tape-à-l’œil dans le bon sens de Michael Carlin (The Duchess).

Formidable Millie Bobby Brown

Dans le rôle-titre, Millie Bobby Brown (Stranger Things) se révèle formidable : c’est heureux puisque le film repose sur ses épaules. Parfaite dans les scènes d’action, elle est merveilleuse dans celles requérant un surcroît d’humour ou d’émotion (voir la scène dans la calèche aux côtés d’un Mycroft odieux). Présente au début puis lors de flash-back supplémentaires, Helena Bonham Carter est comme à son habitude un plaisir à regarder jouer. Les deux actrices partagent une attachante complicité à l’écran.

Quant aux frérots, les puristes sourcilleront peut-être de les voir interprétés par des acteurs aux physiques d’Adonis, quoique le film assume aussi bien son révisionnisme que ses anachronismes. Pour mémoire, Mycroft est décrit par Doyle comme faisant pas mal d’embonpoint tandis qu’Holmes est grand et mince (en plus d’être accro à la cocaïne, détail évidemment absent ici puisque le film s’adresse à un jeune public). Quoi qu’il en soit, si Sam Claflin (Me Before You) est un brin caricatural en Mycroft, Henry Cavill (Man of Steel) propose pour sa part un Sherlock étonnamment irrésistible, sourire en coin, et bienveillant à l’égard de sa sœur presque malgré lui.

À terme, Enola Holmes tient autant du récit initiatique que du récit d’émancipation, et tout campé à l’ère victorienne soit-il, son message féministe ne manque pas de pertinence au présent.  

Enola Holmes (V.O. et V.F.)

★★★

Aventures de Harry Bradbeer. Avec Millie Bobby Brown, Helena Bonham Carter, Henry Cavill, Sam Claflin, Fiona Shaw, Frances de la Tour. États-Unis–Grande-Bretagne, 2020, 123 minutes. Netflix, dès le 23 septembre.