«Rustic Oracle»: ça n'arrive pas qu'aux autres

Non seulement Sonia Bonspille Boileau décline-t-elle son film à hauteur d’enfant, mais du début à la fin cette posture est maintenue, déterminant ainsi tous les éléments de la mise en scène.
Photo: Nish Média Non seulement Sonia Bonspille Boileau décline-t-elle son film à hauteur d’enfant, mais du début à la fin cette posture est maintenue, déterminant ainsi tous les éléments de la mise en scène.

Révélation pour les uns, tragédie sans cesse répétée pour les autres : l’assassinat et la disparition jamais élucidés de filles et de femmes autochtones sont tout sauf un nouveau phénomène, manifestation parmi tant d’autres des dysfonctionnements de notre société.

Sonia Bonspille Boileau a décidé d’en prendre acte dans Rustic Oracle. Cette cinéaste d’origine mohawk a déjà abordé les réalités complexes des communautés autochtones (Le dep), mais elle le fait cette fois avec plus de moyens et plus d’assurance. Et sa manière non frontale de traiter le sujet ajoute à l’intérêt de sa démarche.

Il y a bel et bien une disparition au cœur de Rustic Oracle, mais lorsqu’elle se produit, la caméra de Sonia Bonspille Boileau ne cherche jamais à la décrire, à montrer toute l’étendue des misères que la disparue pourrait subir. Mais est-ce vraiment le cas ? Les autorités policières se veulent rassurantes en évoquant le caractère imprévisible de l’adolescence, période parfois ponctuée de fugues, et surtout de retours rapides au bercail après une bonne frousse pour des parents démunis.

Or Susan (excellente Carmen Moore) apparaît clairement au bord de la crise de nerfs devant les multiples rebuffades et insolences de sa fille aînée, Heather (McKenzie Kahnekaroroks Deer), sous le regard parfois amusé, parfois embarrassé, de la cadette, Ivy (Lake Delisle, le cœur du récit et l’âme du film), présence apaisante auprès de cette mère célibataire aux abois. Et dont on apprendra peu à peu les raisons qui motivent l’absence du père de chacune de ses deux filles.

Pour le moment, Susan en a plein les bras, entre solitude et insécurité financière. Ce climat toxique est accentué par les comportements frondeurs de Heather, qui fréquente une figure inconnue des gens de la communauté et qu’Ivy observe parfois avec une attention soutenue, imprimant ainsi son profil dans son inconscient perturbé par un rêve aussi étrange que récurrent.

C’est de cela, ou plutôt d’elle, que Rustic Oracle tire sa singularité. Non seulement Sonia Bonspille Boileau décline-t-elle son film à hauteur d’enfant, mais du début à la fin cette posture est maintenue, déterminant ainsi tous les éléments de la mise en scène. Nous voyons et entendons ce qui est permis à Ivy de voir et d’entendre, elle qui est laissée à l’écart par des adultes préoccupés (dont les murmures nous parviennent difficilement à l’occasion), inconsciente de la valeur des informations qu’elle détient (ses révélations donnent un coup d’accélérateur aux recherches dans les moments les plus incongrus), posant sur ce monde agité des yeux candides.

Voilà toute la force de ce road-movie, qui se promène de Montréal à Val-d’Or en passant par Ottawa, à la recherche de cette adolescente dont la rébellion pourrait lui coûter cher, et à une époque, les années 1990, qui rend cette quête encore plus laborieuse avec nos yeux d’aujourd’hui, sans la béquille des réseaux sociaux ou des téléphones intelligents. Cette absence d’artifices technologiques met en relief la débrouillardise des personnages, mais aussi leur impuissance, sans compter l’embarras des autorités policières (cristallisées autour d’un personnage incarné par Kevin Parent) devant un phénomène minimisé par le climat de méfiance de l’après-crise d’Oka.

Le maintien constant de ce regard d’enfant mérite le respect, mais Sonia Bonspille Boileau ne déploie pas la même virtuosité pour illustrer le voyage inconfortable et imprévisible de Carmen et Ivy. Les paysages apparaissent le plus souvent interchangeables, et ce sont les dialogues qui nous informent de l’itinéraire, donnant la sensation de voir ce tandem tourner en rond. La cinéaste fait preuve du même dépouillement dans la manière d’illustrer certains aspects de la culture autochtone, concentrant surtout son attention sur la portée universelle d’un drame familial encore trop familier.

Rustic Oracle

★★★

Drame de Sonia Bonspille Boileau. Avec Carmen Moore, Lake Delisle, McKenzie Kahnekroroks Kane, Margo Kane. Canada, 2019, 101 minutes. En salle dès le 20 août.