Portraits de femmes

Les entrevues se sont faites dans un nombre incalculable de langues. Mais toutes les femmes sont anonymes, comme l’est le nom du pays d’où elles viennent. C’était aussi une façon pour les réalisateurs d’éviter les préjugés qui auraient pu surgir lors du visionnement.
Émilie Aujé Les entrevues se sont faites dans un nombre incalculable de langues. Mais toutes les femmes sont anonymes, comme l’est le nom du pays d’où elles viennent. C’était aussi une façon pour les réalisateurs d’éviter les préjugés qui auraient pu surgir lors du visionnement.

Il a vu la Terre de très haut. Aujourd’hui, il plonge dans son cœur. C’est dans le cœur des femmes du monde entier que Yann Arthus-Bertrand a cette fois braqué sa caméra, en collaboration avec Anastasia Mikova, pour produire Femme(s), majestueux documentaire de deux heures sur la condition féminine.

L’équipe n’a pas lésiné sur les moyens. Deux mille entrevues de femmes, de deux à trois heures chacune, ont été enregistrées dans 50 pays différents. De ce travail titanesque, des éclats, des fragments, ont été conservés : une phrase, une photo, un sourire. Certains témoignages font état de situations d’une violence inouïe, celui des femmes brûlées à l’acide parce que leur dot est insuffisante, par exemple, celui d’enfants victimes d’excision ou de femmes victimes de viols de guerre ; d’autres parlent de moments d’une beauté précieuse. On y aborde l’amour fou comme la violence, les règles, la beauté, la maternité, le sexe et l’orgasme.

Chacune à leur façon, des tribus reculées au cœur des villes, ces femmes documentent le cycle universel : naissance, éducation, puberté, travail, accouchement, amour.

« Ce ne sont pas des entrevues classiques, raconte Anastasia Mikova en entrevue. Ce sont des entretiens qui ressemblent plutôt à des séances chez le psy. Cela prend vraiment du temps. Il y a deux clés pour avoir de bons résultats : le temps et la confiance. On a tout construit autour de ça. Donc, on prenait en moyenne deux ou trois heures avec chacune des femmes interrogées. Tu ne peux pas arriver devant quelqu’un et lui demander de parler sur l’orgasme ou sur le viol au bout de cinq minutes. On prenait le temps de commencer avec des sujets plus faciles ou anodins, pour arriver à des thèmes plus intimes ou plus complexes. »

Photo: Peter Lindberg Anastasia Mikova est une journaliste et réalisatrice d’origine ukrainienne dont le travail s’est toujours orienté sur des questions sociales et humanistes.

Si l’équipe avait bien une liste de thèmes à aborder avec les femmes, celles-ci étaient laissées libres de prendre la direction qui leur plaisait, parfois de façon totalement inattendue. Ce sont donc elles, d’abord et avant tout, qui ont indiqué au réalisateur la marche à suivre.

Les entrevues se sont faites dans un nombre incalculable de langues. Mais toutes les femmes sont anonymes, comme l’est le nom du pays d’où elles viennent, bien qu’on puisse avoir une idée, parfois, des régions d’origine des femmes en fonction de leur habillement. C’était aussi une façon pour les réalisateurs d’éviter les préjugés qui auraient pu surgir lors du visionnement. On y croise, donc, sans qu’elles soient identifiées, des cheffes d’État comme des reines de beauté.

L’idée de Femme(s) a germé au moment du tournage de Human, le film précédent de Yann Arthus-Bertrand, paru quelques années avant le début du mouvement #MoiAussi.

Photo: Maya Coutouzis Si l’équipe avait une liste de thèmes à aborder avec les femmes, celles-ci étaient laissées libres de prendre la direction qui leur plaisait, parfois de façon totalement inattendue. 

Un besoin viscéral de parler

« Les hommes sont naturellement très fiers de raconter leur histoire, avait alors constaté Anastasia Mikova. Les femmes étaient plus suspicieuses, voulaient d’abord comprendre ce qu’on faisait et pourquoi on le faisait. Mais une fois devant la caméra, c’est comme si elles avaient attendu ce moment toute leur vie. C’est comme si elles avaient un besoin essentiel, presque viscéral, de parler. Il y avait quelque chose qui était en train de se passer. Alors on a compris que c’était le bon moment pour faire un film qui donnerait la parole aux femmes. »

Quant à l’orientation du film, elle a fait l’objet de longs débats entre Yann Arthus-Bertrand et Anastasia Mikova.

« Yann est un militant, relève-t-elle. Il voulait dénoncer des choses qui arrivaient aux femmes. » Au début, le projet d’Arthus-Bertrand lui faisait penser davantage à une liste de discriminations qu’à un regard attentif et surtout entier sur la vie des femmes. Anastasia Mikova a décidé d’y intégrer des thèmes universels, comme les menstruations ou la maternité.

Les hommes sont naturellement très fiers de raconter leur histoire. Les femmes étaient plus suspicieuses, voulaient d’abord comprendre ce qu’on faisait et pourquoi on le faisait. Mais une fois devant la caméra, c’est comme si elles avaient attendu ce moment toute leur vie.

L’ensemble de ces 2000 entrevues a été réduit, pour l’instant, à un film d’environ une heure. Inutile de dire que le montage en est une étape cruciale et ardue.

Cette femme qui raconte l’immense joie qu’elle a ressentie lorsqu’elle a pu écrire son nom pour la première fois est en fait, sans qu’on le sache, une femme rencontrée dans un hôpital du Congo, qui a vécu des atrocités pendant la guerre et a dû se faire enlever tous ses organes génitaux.

« Mais quand elle raconte ce jour où elle a écrit son prénom, ce moment extraordinaire, tout le monde qui la regarde est transporté », dit Anastasia Mikova.

De la même façon, une femme qui occupe un très haut poste de direction sera croquée par la caméra alors qu’elle parle de la maternité.

C’est à travers des ONG du monde entier que les femmes interrogées dans Femme(s) ont été contactées. Plusieurs entrevues ont été menées par des fixeuses qui parlaient leur langue.

Il va sans dire qu’il reste de cette riche matière des heures et des heures d’entretiens qui ne figurent pas dans Femme(s). « On aurait pu faire un film de mille heures », lance Anastasia Mikova.

Le long métrage sera donc à terme accompagné d’un livre, puis d’une exposition, qui présenteront d’autres points de vue abordés dans le cadre du projet. De plus, les recettes amassées grâce au film serviront à la formation de femmes du monde entier aux métiers des médias.

Forcés d’arrêter de voyager par la pandémie, Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand n’ont pas dit leur dernier mot.

L’un de leurs projets est aujourd’hui de libérer la parole intime des hommes : un objectif qui pourrait être plus exigeant qu’il n’y paraît.

Femme(s) sort en salle le vendredi 14 août.