«Les siffleurs»: la femme en rouge

«Les siffleurs» a de quoi plaire aux cinéphiles avec son florilège de renvois hollywoodiens nostalgiques, mais l’ensemble n’en tourne pas moins à vide.
Photo: Métropole Films «Les siffleurs» a de quoi plaire aux cinéphiles avec son florilège de renvois hollywoodiens nostalgiques, mais l’ensemble n’en tourne pas moins à vide.

Il est parfois au cinéma des personnages qui, sur la page, apparaissent antipathiques, mais qui, grâce au jeu de leur interprète, suscitent un inexplicable attendrissement. Cristi, le flic corrompu que l’on suit dans Les siffleurs, constitue un tel cas de figure. Avec un mélange improbable mais pourtant convaincant de roublardise et de naïveté, Vlad Ivanov, l’acteur qui l’incarne, parvient à rendre cet antihéros assez attachant. En alternance hommage sérieux au film noir et satire discrète du genre, Les siffleurs voit le cinéaste Corneliu Porumboiu élargir ses horizons, au propre et au figuré.

En effet, après avoir tourné exclusivement à domicile, le cinéaste roumain s’en est allé aux Canaries pour les besoins d’un scénario sinueux (ou tarabiscoté, au goût, surtout le dénouement et l’épilogue). C’est plus précisément à La Gomera, une des îles de l’archipel en question, que se retrouve Cristi après avoir été recruté par un réseau criminel. Là-bas, on lui enseigne un moyen de communication du cru qui consiste à… siffler. Laborieux, l’apprentissage de ce langage voué à tromper la surveillance des autorités est traité par Porumboiu avec un humour pince-sans-rire bienvenu. En jeu : un élusif magot détourné qui serait toujours en Roumanie, et sur lequel les truands entendent remettre la main.

À cet égard, sur le fond, le cinéaste maintient une certaine continuité thématique, en cela que l’appât du gain manifesté par Cristi est identique à celui des deux protagonistes du précédent Le trésor (2015), qui creuse les alentours de Bucarest à la recherche dudit butin (tout cela après des décennies de privation sous régime communiste, faut-il le rappeler). Côté mise en scène, on est en revanche loin de l’austérité technique coutumière de Porumboiu, qui reluque ici du côté du baroque. Visuellement, Les siffleurs impressionne, chaque composition attestant une compréhension profonde de l’architecture de l’image (voir, pour s’en convaincre, la succession de plans remplis d’obliques lors de l’arrivée de Cristi à La Gomera), de l’effet de la couleur, du mouvement.

Tendance « autoréflexive »

Au dépaysement géographique et formel s’ajoutent divers procédés de déstabilisation narrative, à commencer par un montage non linéaire. Ici, le passé vient volontiers éclairer le présent à point nommé — avec pour corollaire une atmosphère de mystère qui n’atteint jamais son plein potentiel d’opacité.

De la même manière d’ailleurs, la femme fatale que défend avec aplomb la nouvelle venue Catrinel Marlon, qui pourrait être la fille de Lena Olin (L’insoutenable légèreté de l’être [V.F. de The Unbearable Lightness of Being], Romeo is Bleeding) demeure hélas dans les strictes limites de l’archétype, avec psychologie primaire subordonnée aux impératifs du récit et robe rouge assortie. Pour l’anecdote, le personnage se prénomme Gilda, titre d’un classique du noir réalisé par Charles Vidor. Ce dernier n’est pas le seul géant sur les épaules duquel Porumboiu tente de grimper. Dans les scènes se déroulant dans un motel tenu par un étrange jeune homme, il y a autant d’Alfred Hitchcock que de David Lynch.

Campée dans un décor de cinéma abandonné où un western était en production, une séquence d’embuscade pousse le film en contrées métanarratives (et il y a ce détour par la cinémathèque où l’on projette The Searchers, de John Ford). En amont, la visite impromptue d’un réalisateur tellement obnubilé par son repérage qu’il ne s’aperçoit pas qu’il est tombé sur un nid de gangsters, participe de la même tendance « autoréflexive ».

Bref, Les siffleurs a largement de quoi plaire aux cinéphiles avec son florilège de renvois hollywoodiens nostalgiques. En tout cas, sur la page. Car pour toute la poudre aux yeux « référentielle » que balance Corneliu Porumboiu, l’ensemble n’en tourne pas moins à vide. C’est intrigant, mais insatisfaisant, et aussi très beau, indéniablement. À terme, Les siffleurs se révèle un peu comme cette fameuse robe rouge qu’arbore Gilda : un bel écrin habillant un mirage.

Les siffleurs (V.O., s.-t-f- au cinéma Beaubien) / The Whistlers (V.O., s.-t.a. au cinéma du Parc)

★★★ 1/2

Suspense de Corneliu Porumboiu. Avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon, Agustí Villaronga. Roumanie–France–Allemagne, 2019, 97 minutes.