Amitié d’autrefois

Si le titre «The Half-Life» est devenu «First Cow<i>»</i>, c’est parce qu’à un moment, Jonathan Raymond suggéra de centrer l’éventuel scénario autour de cette vache, la première, qui est transportée par barge jusque chez un riche propriétaire terrien, dans l’Oregon.
Photo: A24 Si le titre «The Half-Life» est devenu «First Cow», c’est parce qu’à un moment, Jonathan Raymond suggéra de centrer l’éventuel scénario autour de cette vache, la première, qui est transportée par barge jusque chez un riche propriétaire terrien, dans l’Oregon.

Au hasard d’une promenade avec son chien, une jeune femme découvre sur les berges d’une rivière ce qui a toutes les apparences d’un crâne humain. Plus fascinée qu’effrayée, elle entreprend de creuser à fleur de terre, dégageant ainsi deux squelettes allongés l’un à côté de l’autre. Intrigante, et étrangement émouvante, cette séquence d’ouverture contemporaine met en fait la table pour un récit campé 200 ans avant. Dans First Cow en effet, Kelly Reichardt relate l’amitié qui se développe entre deux marginaux se prenant à rêver dans une communauté de trappeurs vers 1820.

Basé sur une portion du roman The Half-Life, de Jonathan Raymond, First Cow marque la cinquième collaboration entre la cinéaste indépendante et l’écrivain (et coscénariste). Pour le compte, leur première, Old Joy (2006), traite elle aussi d’amitié mâle en contexte forestier.

« The Half-Life est en réalité la première chose de John que j’aie lue, nouvelles et romans confondus, explique Kelly Reichardt. C’était en 2004. Ça m’a tellement interpellée que je l’ai contacté et, ensemble, on a cherché comment adapter ce roman très dense ; comment le ramener à sa plus simple expression… Ça nous a pris des années, et quatre autres films. »

Pourquoi une telle assiduité, justement ? « Un des aspects que je préfère dans les récits de John, c’est qu’ils parviennent à être incroyablement évocateurs tout en laissant énormément d’espace interprétatif. C’est un espace que j’aime habiter. Et John a une façon unique de décrire la nature, d’en faire un élément déterminant dans l’existence des personnages, et ça me rejoint complètement, même si ce n’est pas facile à traduire en images. »

Si le titre The Half-Life est devenu First Cow, c’est parce qu’à un moment, Jonathan Raymond suggéra de centrer l’éventuel scénario autour de cette vache, la première, qui est transportée par barge jusque chez un riche propriétaire terrien : dans ce secteur de l’Oregon, c’est lui qui fait la pluie et le beau temps. Or, King, un émigrant chinois, et Cookie, un cuisinier au tempérament artistique, auront l’idée de traire l’animal en cachette. Ce, afin que le second fabrique des beignets qui seront ensuite vendus à gros prix aux trappeurs du cru.

Le but ultime des deux associés : ouvrir une boulangerie surmontée d’un petit hôtel à San Francisco. Même si l’issue est connue d’avance, il y a quelque chose de foncièrement illusoire dans les desseins de King et de Cookie. À chaque occasion, l’un comme l’autre reporte le moment de partir, voire de fuir. Comme si, au fond, ils savaient qu’il s’agit là d’un vain projet, mais dont il fait bon parler. Et c’est d’autant plus poignant.

« Oui, en sachant d’entrée de jeu comment ça va se terminer, ou enfin en ayant une assez bonne idée du dénouement qui les attend, ça conférait une aura de fatalité que j’avais envie d’explorer. »

Du côté des petits

En cela, King et Cookie sont des protagonistes qui s’inscrivent parfaitement dans la lignée de leurs prédécesseurs dans l’œuvre de Kelly Reichardt. Car c’est d’abord et avant tout à ceux qui n’ont rien, ou si peu, que s’intéresse la cinéaste. On songe notamment à son magnifique Wendy et Lucy (V.F. de Wendy and Lucy, 2008), où une jeune sans-abri entreprend un périple à pied pour retrouver son chien — cette séquence d’ouverture de First Cow lui fait écho. Ou encore à La dernière piste (V.F. de Meek’s Cutoff, 2010), qui se déroule également en Oregon au XIXe siècle, et qui conte le périple ardu d’une caravane de colons.

« Ce sont eux qui ont, selon moi, des histoires intéressantes. C’est très personnel, évidemment, mais en ce qui me concerne, les tracas des gens aisés ne m’inspirent pas le moins du monde. Raconter les histoires de gens qui se battent contre l’adversité, et surtout contre le système, quel que soit le système en place à ce moment précis, c’est ce qui m’anime. »

King et Cookie en viennent donc à voler beaucoup plus nantis qu’eux, tout en étant parfaitement conscients des risques. À cet égard, Kelly Reichardt est habile à recréer l’univers rude, impitoyable, de l’époque et du lieu : son minimalisme coutumier fait à nouveau merveille. La reconstitution historique est hyperprécise, entre autres dans l’inclusion de membres des Premières Nations (ici chinook et multnomah) qui, durant cette période, aidaient à la subsistance des colons avant que ceux-ci ne se mettent à systématiquement les massacrer. Là encore, on songe à La dernière piste, dans lequel la femme d’un des colons s’interpose afin d’empêcher le meurtre d’un Cayuse solitaire, car elle a compris que leur salut passera par les connaissances de ce dernier.

« Dans First Cow, dans ce poste de traite en plein boom, on assiste en quelque sorte à l’implantation du capitalisme : les colons sont venus faire la traite du castor, mais ils auront rapidement épuisé la ressource. On en est encore là. »

Entre Blake et Altman

On observe King et Cookie, et l’on se surprend à penser à McCabe and Mrs. Miller, de Robert Altman, autre « anti-western » dans lequel on suit deux rêveurs vers leur inexorable destin. Mais tiens, ce vieillard bourru qu’on croise trois ou quatre fois dans First Cow, n’est-il pas joué par feu René Auberjonois, l’un des acteurs fétiches d’Altman qui apparaissait justement au générique du chef-d’œuvre de 1971 ?

« Oui, je l’avoue, l’influence est là, de manière très consciente. C’est un film que j’utilise avec mes étudiants », précise la cinéaste, qui enseigne le cinéma depuis de nombreuses années.

« J’ai rencontré René sur mon précédent film Certain Women (2016), et le retrouver sur First Cow m’apparaissait aller de soi. Sa présence charrie tant de souvenirs de cinéma. Il est décédé en décembre… Je crois que ç’aura été son dernier film. »

D’ailleurs, ce personnage de vieux malcommode n’apprécie pas du tout King et Cookie, qu’il jauge avec suspicion, puis animosité. Réprouve-t-il le fait que les deux hommes habitent ensemble à l’écart de la communauté ? On le précise, First Cow n’est pas un autre Brokeback Mountain. Comme l’établit d’emblée cette citation de William Blake juste avant le prologue, le thème ici est bel et bien celui de l’amitié : « L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié. »

Et celle qui se trouve au cœur du film de Kelly Reichardt est profonde, indéfectible. Du genre de celles permettant d’envisager avec sérénité de se sacrifier pour l’autre. Ou avec l’autre. Une amitié dont la trace perdure, même après deux siècles.

First Cow prend l’affiche le 10 juillet.