«Disparition à Clifton Hill»: Niagara Falls, ville ouverte

Deux choses suscitent l’étonnement en arrivant à Niagara Falls : la splendide immensité des chutes et la laideur terrifiante de la ville. Alors, imaginez les lieux pendant la période touristique creuse, et pluvieuse, de l’année.

Loin d’être la destination préférée des cinéastes canadiens, ce fut pourtant celle d’Albert Shin (In Her Place) dans Disappearance at Clifton Hill. Drôle de terrain de jeu pour y tricoter un murder mystery où l’enquête est menée par une mythomane dont le jugement est sans cesse remis en question par son entourage, et ce, depuis l’enfance.

C’est à cette époque que la jeune Abby voit de ses yeux ce qui ressemble à un kidnapping, celui d’un petit garçon tristement amoché, geste brutal commis par deux zigotos qu’elle distingue à peine. Mais à la manière de Blow Up, d’Antonioni, quelques photos, mais plus de 20 ans après les faits, vont servir de bougie d’allumage pour éclaircir les circonstances du suicide d’un enfant qui pourrait bien ne pas en être un, puisque le corps ne fut jamais retrouvé.

Après des années de galère à Toronto et à Vancouver, Abby (Tuppence Middleton, qui gomme assez bien son accent british) revient à Niagara Falls à la suite du décès de sa mère, retrouvant sa sœur Laure (Hannah Gross) et surtout le motel familial, en ruines et sur le point d’être vendu à une riche dynastie des environs à qui la ville appartient — littéralement. Toujours hantée par cette disparition, son enquête la conduit aux quatre coins de ce lieu tapissé d’hôtels anonymes et de musées de pacotille, Abby fait la connaissance de Walter (nul autre que David Cronenberg, l’âme de ce film), le créateur d’un balado explorant les légendes urbaines locales. Ses recherches la conduisent aussi vers les parents du disparu, des illusionnistes (Marie-Josée Croze et Paulino Nunes) dont la vulgarité flamboyante n’a rien à envier à celle de Siegfried et Roy, eux-mêmes liés à des crapules qu’Abby pourrait bien avoir déjà vues.

Une atmosphère crépusculaire enrobe Disappearance at Clifton Hill, constamment accentuée par ce mélange de neige, de pluie et de brouillard, mais surtout ces décors d’une vulgarité aveuglante, dont ce restaurant aux allures de soucoupe volante où se terre Walter, lui-même un extraterrestre dans les environs. De petits artefacts d’un passé récent (des polaroïd, des cassettes vidéo) fait constamment reculer cette détective improbable, en quête de vérité, de rédemption, et de reconnaissance, ne suscitant que méfiance sur son passage. Sa fascination presque morbide pour l’image magnétoscopique pourrait même être assimilée à un subtil hommage à Videodrome, du même David Cronenberg qui agit ici en allié énigmatique.

Albert Shin éprouve également une affection évidente pour le film noir, ceux aux intrigues alambiquées, aux personnages dont les failles psychologiques sont béantes, et où s’enchevêtre une foule de considérations morales. Entre la voracité immobilière, les perversités sexuelles savamment camouflées, les désordres psychiatriques et les limites de l’amour parental, le cinéaste déploie le maximum de sujets polémiques, mais encapsule le tout dans une approche contaminée par la banalité des lieux, et dans des ambiances rarement inquiétantes.

Le désordre psychologique de son héroïne est observé à bonne distance, une impression renforcée par le jeu consciencieux de Tuppence Middleton, elle dont le charme fait écran à ses désordres intérieurs. Ce sont les personnages secondaires qui procurent au film ses véritables temps forts, voire ses électrochocs, à commencer par Marie-Josée Croze le temps d’une puissante joute verbale sous un éclairage cru, puis Elizabeth Saunders, incarnation fort réussie de la sauvagerie triomphante, de qui personne n’a envie de se retrouver sous les griffes. De petits feux d’artifice qui secouent à peine le ronron d’un mystère sans éclat.

Disparition à Clifton Hill (V.F. de Disappearance at Clifton Hill)

★★ 1/2

Thriller d’Albert Shin. Avec Tuppence Middleton, Hannah Gross, Marie-Josée Croze, Eric Johnson. Canada, 2019, 100 minutes.