Desplechin à l’assaut du film noir

Le grand cinéaste français Arnaud Desplechin signe son film le plus dostoïevskien.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Le grand cinéaste français Arnaud Desplechin signe son film le plus dostoïevskien.

Roubaix, une lumière est le film le plus dostoïevskien du grand cinéaste français Arnaud Desplechin.

« C’est Crime et châtiment, dit-il en entrevue à Paris. La vieille dame assassinée, Raskolnikov qui cachait la hache dans le roman russe… Pourtant, ce film est tiré d’une histoire vraie. Mais les parallèles sont frappants. »

Ce film avait concouru à Cannes en mai dernier, sans rien récolter, malgré un excellent accueil critique. « C’est toujours une épreuve, aller là-bas, affirme Desplechin. Cannes est un endroit brutal et une fenêtre sur le monde, sauvage mais formidable ! »

Avec une distribution exceptionnelle et une réalisation chirurgicale, Roubaix, une lumière met en scène Léa Seydoux et Sara Forestier, complices amantes droguées et paumées qui tuent une voisine âgée pour lui voler quelques broutilles. Elles se voient confrontées à un inspecteur sagace et humain (Roschdy Zem), alors que l’implacable mise en boîte de l’accusation suit son cours. Le film récolte sept nominations aux César, dont celles du meilleur film et de la meilleure réalisation.

 
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Les actrices Lea Seydoux (à gauche) et Sara Forestier (à droite) avec Arnaud Desplechin, au Festival de Cannes 2019

Rappelons que ce cinéaste français attelé à l’analyse psychologique du couple et de la famille avait reçu le prix Louis-Delluc en 2004 pour Rois et reine. En 2016, il récoltait le César du meilleur réalisateur pour Trois souvenirs de ma jeunesse. À Paris, Desplechin a signé la mise en scène théâtrale d’Angels in America de Tony Kushner sur les débuts du sida à New York, présenté jusqu’au 27 mars à la Comédie-Française.

Il s’était déjà aventuré dans le western avec Jimmy P. en 2013. Le réalisateur affirme adorer le cinéma de genre. « J’aime quand les films disent une vérité à travers un genre qui possède déjà son imaginaire. Roubaix, une lumière appartient au genre réaliste du film noir dans un milieu déshérité, qui réclame sa propre façon de filmer. Ces deux personnages féminins ont fait quelque chose d’inhumain, mais ils ont la parole et sont traités en êtres humains. J’ai projeté avant le tournage à l’équipe le film d’Hitchcock The Wrong Man, à titre de modèle. Il avait abandonné toute fantaisie pour traiter un fait divers, fantaisie qui pourtant était au rendez-vous final. J’ai été influencé aussi par les films de Sidney Lumet. »

Le fait divers à la Simenon à l’origine du film s’était déroulé à Roubaix en 2002, déjà raconté six ans plus tard dans le documentaire Roubaix, commissariat central de Mosco Boucault, sur lequel était tombé Desplechin à la télévision avec admiration.

« Mes parents habitent Roubaix, dit-il. Je viens de cette commune du Nord. Le lieu faisait écho à ma vie. Je ne pouvais m’empêcher de me baser sur un matériel documentaire. À part les quatre acteurs principaux [dont Antoine Reinartz, en jeune enquêteur], tous les rôles sont tenus par des gens de Roubaix. Les mauvais garçons sont de vrais mauvais garçons, les policiers aussi, le père de la jeune fille rebelle est quelqu’un de la place, les jeunes tout autant. »

Ce fait divers choqua à Roubaix et demeure inscrit dans la mémoire collective. Ces femmes avaient assassiné pour voler de la nourriture pour les chiens… » Roubaix se révèle un territoire sensible, car 43 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté.

« Ce travail que j’ai fait avec les gens de Roubaix m’a nourri. Quand je leur donnais un texte à apprendre, je demandais : “Dites-le avec vos mots.” Roschdy Zem les guidait avec une extrême rigueur et une extrême liberté. »

Ballet d’acteurs

Desplechin en parle comme d’un film où les personnages et les acteurs se sont rencontrés. « Cette conjonction apporte une dimension supérieure à l’histoire, à travers la simplicité. Comme dans Crime et châtiment, on récupère ces femmes pour les ramener vers l’humain. J’ai tenu à ce qu’on respecte les faits sans rien y rajouter.

C’est toujours une épreuve, aller là-bas. Cannes est un endroit brutal et une fenêtre sur le monde, sauvage mais formidable !

Le côté romanesque revient par la fenêtre à travers le jeu des acteurs. J’aime attraper le spectateur par un biais métaphysique. Chaque fois, on invente des stratégies pour filmer de façon féerique. Le personnage de Roschdy Zem parle des âmes. Son jeu est un ballet d’acteur. Avec lui, j’ai eu l’impression de vivre quelque chose de totalement singulier. J’aime montrer que, si les gens se révèlent plus petits que la vie, les personnages sont plus grands qu’elle. Les gens ont une âme. Quoi qu’ils aient commis, ils demeurent uniques. »

Le cinéaste se félicite d’avoir réuni à l’écran Léa Seydoux et Sara Forestier : « Elles sont si différentes dans leurs profils et leurs destins. La première avec un rôle dur et une carrière glamour, la seconde capable d’attraper l’instant. J’ai souvenir d’une lecture avec Sara Forestier. À la troisième scène, ses larmes coulaient. Avec Léa Seydoux, l’approche était plus analytique pour son personnage de femme, trop belle, trop aimée, qui développe un rapport de pouvoir intime très complexe. Elle n’est jamais maquillée dans le film, déshéritée et sublime. »

Desplechin considère la lumière du Nord comme idéale. « Les peintres flamands l’ont tellement célébrée. Et puis l’action se déroule à Noël avec ces décorations et ces ampoules qu’on finira par décrocher. De lumière en lumière. »

On dit toujours de Desplechin qu’il possède une famille d’acteurs, lui qui a si bien mis en scène Mathieu Amalric, Emmanuelle Devos, Chiara Mastroianni, Marion Cotillard, pour ne nommer qu’eux.

« Mais ma famille s’agrandit. Il y a de nouveaux arrivants. J’ai l’intention de retrouver les acteurs de Roubaix, une lumière. Mon prochain film sera une histoire de famille sans la matriarche du Conte de Noël (incarnée par Deneuve). J’ignore encore s’il s’agira d’une comédie ou d’un drame, mais ce sera un film de genre. Je reviens sur ce terrain-là. »

  
Cet entretien a été effectué à Paris, à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.