Naufragés du Web à la 70e Berlinale

Les actrices Corinne Masiero et Blanche Gardin entouraient lundi les réalisateurs Benoît Delépine et Gustave Kervern lors de la présentation de leur comédie bien sentie à l’heure du numérique, «Effacer l’historique», à la Berlinale.
Photo: Christoph Soeder Associated Press Les actrices Corinne Masiero et Blanche Gardin entouraient lundi les réalisateurs Benoît Delépine et Gustave Kervern lors de la présentation de leur comédie bien sentie à l’heure du numérique, «Effacer l’historique», à la Berlinale.

Des données bancaires détournées par des pirates, des services en ligne arnaquant le client, des vidéos intimes balancées sur la Toile, des voix robotiques chargées d’assouvir les fantasmes sexuels, une surconsommation frénétique sur le chemin des ondes... Sommes-nous tous, peu ou prou, victimes du monstre tentaculaire enfanté par la révolution informatique ?

« Oui », répond le duo français Benoît Delépine et Gustave Kervern dans la très percutante comédie Effacer l’historique, en compétition à La Berlinale.

« L’histoire s’est nourrie de nos problèmes personnels, confesse Benoît Delépine. Pas trop doués, on passait notre temps à galérer. Nous sommes tous des handicapés du numérique, remarquez, même les plus jeunes qui paraissent à l’aise se retrouvent largués comme tout le monde. »

Chacun trouve à boire et à manger face au film, donc c’est drôle. Les applaudissements enthousiastes des journalistes lundi matin assuraient que les compères de Groland avaient tapé dans le mille. Delépine et Kervern ont tout mis dans leur panier : amours virtuelles, séries télévisées devenues des drogues dures, chantage à la sextape — « I want my pussy back », quémande la victime —, cartes de crédit au rouge pour payer les pots cassés et tutti quanti.

Les cinéastes de Mammuth et du Grand soir se sont offert la totale, avec un trio d’acteurs en forme : l’humoriste Blanche Gardin, Hippolyte Girardot et Corinne Masiero. Sans compter les bons amis venus faire un saut le temps d’une apparition, de Benoît Poelvoorde à Michel Houellebecq. Ajoutez Bouli Lanners en crack de l’informatique qui cherche à rescaper des naufragés du Web.

Le tout se déroule entre une banlieue française préfabriquée, l’île Maurice et la Californie des GAFA, tous cellulaires unis, sur mots de passe en vertige et points de service désertés par les humains. Trois antihéros, pris à la gorge, pourfendent les géants du Web, mais la vraie guerre se déclare contre leur surdose d’outils numériques.

De bons gags, un scénario gavé mais explosif, force plans-séquences, un dénouement moralisateur, une rafale de dérision, des répliques juteuses, des acteurs qui s’amusent : pas mal du tout ! En passant, ce genre de comédie trouverait facilement un public au Québec.

Benoît Delépine le proclame : « En dix longs métrages, si une phrase pouvait résumer nos films, ce serait “Pauvres de nous !” Nous voici un peu dépassés par rapport à cette belle terre ; comment en sommes-nous arrivés là ? » Grave question…

« Tout est lié, répond Gustave Kervern : l’intimité attaquée, les GAFA qui ne paient pas de taxes. Nos trois personnages sont submergés, comme le dodo de l’île Maurice, oiseau exterminé jadis faute de moyens de défense face à ses nouveaux prédateurs. » Blanche Gardin soupire : « Les gens se voient forcés de donner au monde entier leur vie privée en pâture. Soit ils s’adaptent et cessent de faire des vagues, soit ils se font piéger. Tout a été si vite. Il y a quinze ans, on s’indignait devant les caméras de surveillance. Aujourd’hui, chacun en porte une dans sa poche… »

Bien sûr, en conférence de presse, certains vinrent demander aux cinéastes s’ils étaient antiaméricains et affligés d’une détestation de Google. C’est pourtant d’un abus de pouvoir intemporel qu’il est question dans Effacer l’historique.

« Les conquistadors s’étaient servis aussi en Amérique du Sud à l’époque, rappelle Benoît Delépine. Les premiers à trouver une nouvelle arme l’utilisent tout de suite. Aujourd’hui, nos données personnelles sont pillées. Nous, on rigole dans le film pour montrer qu’on a compris la manipulation. »

Théodore Pellerin dédoublé à la Berlinale

Déjà présent dans le film de Philippe Falardeau dans la peau d’un fan de J. D. Salinger, le très doué acteur québécois Théodore Pellerin se dédouble à la Berlinale. On l’a vu apparaître dans Never Rarely Sometimes Always, de l’Américaine Eliza Hittman, projeté en compétition. Retenu sur un tournage, le fils de la chorégraphe Marie Chouinard et du peintre Denis Pellerin n’est pas en Allemagne, mais son visage oblique et sa dégaine nonchalante se distinguent à l’écran du rendez-vous international.

Dans ce film blues, mineur mais touchant, deux adolescentes de Pennsylvanie se rendent à New York pour faire avorter l’une d’elles, à l’insu des parents. Elles croisent la route d’un inconnu dragueur mais plutôt généreux (Pellerin), qui leur permet de financer leur retour au bercail.

Ça se joue tout en demi-teintes, sans explications indues, avec une caméra discrète. Le rôle de Pellerin n’est pas très développé, mais la caméra l’aime et son charisme opère, quel que soit le personnage qu’il défend. Connu chez nous, de plus en plus lancé hors frontière, l’acteur de Chien de garde, à l’affiche de la série On Becoming a God in Central Florida (sur Crave et Super Écran) fait son chemin aux États-Unis. On s’attend à recroiser sa silhouette souvent sur l’écran des grands festivals.

Abel Ferrara, soûlant

Un mot sur Siberia, de l’Américain Abel Ferrara, porté par Willem Dafoe, son acteur fétiche, lancé ici. Le héros, qui trouve également le monde bien lourd, s’enferme dans une grotte, après avoir erré sur terre entre femmes et dangers.

Le cinéaste de Bad Lieutenant et de Pasolini n’est pas toujours à son apogée. Dans les pires cas (Welcome to New York sur l’affaire DSK en 2014), ses obsessions sexuelles et ses effets de style hallucinogènes deviennent carrément lourds.

Tel est le cas de ce voyage initiatique expérimental d’un homme à bout de souffle, qui revoit sa vie dans une série de rêves, plus ou moins appuyés, avec ou sans huskies attelés à son traîneau. Si parfois des illuminations visuelles viennent le décharger de ses angoisses, comme le spectateur de son ennui, reste une impression de chaos métaphysique sur sang et lumières qui saoule son monde…

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.

Marianne Métivier, touchante

J’ai vu le très beau court métrage québécois Celle qui porte la pluie, de Marianne Métivier, en compétition à la Berlinale. Ce film, avec Amaryllis Tremblay, Edina Portas et Gabriel Arcand porte de la poésie, de l’étrangeté et du mystère. Entre réalisme et onirisme, dans un lieu non identifié près d’une jungle, ce père mourant, cette fille troublée, cette femme de sagesse et ces ondes qui finissent par circuler… Lancé au Festival du nouveau cinéma, il arrive sur l’arène internationale, ce qui est mérité.