Charles Gervais, le Don Quichotte de la police

Charles Gervais reconnaît qu’il n’avait pas beaucoup de contrôle durant le tournage, se heurtant à un milieu très opaque, «dominé par les guerres de clans et le conservatisme», et à des portes closes, «même si Fady faisait tout ce qu’il pouvait pour essayer de les ouvrir».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Charles Gervais reconnaît qu’il n’avait pas beaucoup de contrôle durant le tournage, se heurtant à un milieu très opaque, «dominé par les guerres de clans et le conservatisme», et à des portes closes, «même si Fady faisait tout ce qu’il pouvait pour essayer de les ouvrir».

Avant d’entreprendre Résistance : la police face au mur, il y a plus de trois ans, le réalisateur Charles Gervais s’était juré qu’entre la police et lui, du moins comme sujet documentaire, c’était terminé. Il avait déjà signé Police sous surveillance (2016), sur les rapports tendus, cellulaires à la main, entre les citoyens et les forces de l’ordre, et ne souhaitait pas renouer avec un univers aussi complexe. Un monde qu’aux États-Unis on surnomme parfois la « blue nation », ou « the biggest street gang in America » ; pour Charles Gervais, ça se résumait à un ultime « Bonjour la police ».

C’était sans compter la renommée grandissante de Fady Dagher, Québécois d’origine libanaise ayant grandi en Côte d’Ivoire, premier chef de police issu d’une communauté culturelle, souvent là où ça brasse (pendant les émeutes à Montréal-Nord, lors du Printemps érable ou le mouvement Occupy Montréal), ancien numéro deux du Service de police de la Ville de Montréal avant de devenir numéro un du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL).

On lui avait chuchoté qu’il ferait un sacré bon personnage de documentaire, porté par un grand idéal, celui de changer, de l’intérieur, les moeurs policières, et de remplacer l’idéologie de confrontation pour celle de la concertation. Des aspirations aux allures de révolution pour certains, surtout au moment de mener la lutte contre l’exploitation sexuelle, un fléau silencieux parfaitement mis en lumière dans ce documentaire.

Un acte de foi

Charles Gervais n’éprouve aucune fascination particulière pour le monde policier, lui dont les études ne le destinaient pas non plus à la réalisation. Diplômé du Liberal Arts College de l’Université Concordia, un programme destiné à explorer les oeuvres majeures qui ont façonné le monde occidental, il a vite senti les grandeurs et les limites de cet apprentissage : « À la sortie, on te dit que tu es un homme libre, mais tu ne sais rien faire. »

Cela lui a tout de même permis d’être journaliste Web pendant deux ans à Radio-Canada au début des années 2000 (« Quand on m’a donné ma permanence, j’ai décidé de m’en aller »), et il n’a jamais cessé de cultiver une grande admiration pour le célèbre personnage de Cervantès, Don Quichotte. Il le cherche souvent dans ses documentaires. « J’en ai même fait un sur Hugo Chávez [¿¡Revolución!?, 2007], l’ultime figure donquichottesque. »


Ce n’est donc pas étonnant qu’il ait voulu croiser la route de Fady Dagher pour en faire son Don Quichotte, une de ces personnes fascinantes « qui décident d’aller au-delà du statu quo et de changer les choses ». Le cinéaste lui a présenté son projet de documentaire, et, sans surprise, le chef de police l’a accueilli à bras ouverts. « Il comprend le pouvoir des médias, admet Charles Gervais, mais ça restait pour lui un acte de foi. Nous avions des idées communes, mais il n’avait aucun contrôle sur son image, ni sur la ligne éditoriale du film. »

Chaque journée de tournage a été chaudement négociée. J’ai vécu des annulations à répétition, à quatre heures d’avis, alors que l’on se préparait à filmer une descente policière.

 

Il reconnaît toutefois qu’il n’avait pas beaucoup plus de contrôle, se heurtant une fois encore à un milieu très opaque, « dominé par les guerres de clans et le conservatisme », et à des portes closes, « même si Fady faisait tout ce qu’il pouvait pour essayer de les ouvrir ». Car filmer de l’intérieur un changement de mentalité de cette ampleur, qui suscitait déjà beaucoup d’appréhensions, n’était pas chose facile, d’autant plus que le cinéaste apparaissait d’emblée comme l’allié objectif d’un chef de police « qui s’est fait beaucoup d’ennemis tout au long de sa carrière ».

Car son projet de concertation, de rapprochement du corps policier avec les citoyens, dont les plus vulnérables ou les plus hostiles à leur seule présence, « beaucoup auraient préféré que l’on n’en parle pas,et ont très hâte que le mandat de Fady se termine ». Car se transformer en « donneux de toutous », selon la perception de plusieurs sur le véritable mandat d’une police de proximité, très peu pour eux.

Traduire la résistance

La résistance ne se trouve donc pas seulement dans le titre de son film. « Chaque journée de tournage a été chaudement négociée, affirme Charles Gervais sur un ton qui masque encore mal son exaspération. J’ai vécu des annulations à répétition, à quatre heures d’avis, alors que l’on se préparait à filmer une descente policière. » Le fait d’être associé au « camp Fady » n’a sans doute pas aidé sa cause. « Certains le jugent même dangereux », affirme celui qui décrit son personnage « comme le capitaine d’un paquebot qui doit faire très attention à ce que son équipage ne provoque pas une insurrection ».

Il a quand même pu saisir toute la fébrilité de certaines opérations sur le terrain, dont celle qui ouvre le film (« avec un clin d’oeil assumé à Sicario, de Denis Villeneuve »), afin aussi d’illustrer ce qui motive encore plusieurs personnes à rejoindre les rangs de la police, soit « arrêter les méchants ».

Mais les autres personnages qui traversent le documentaire, que l’on voit autant sur leur lieu de travail et sur le terrain que dans l’intimité de leur foyer, ont d’autres ambitions, ainsi qu’un discours critique sur l’approche répressive qui dicte encore la marche à suivre. Charles Gervais ne cache pas son admiration pour ces réformateurs qui font passer leurs principes, et leurs idéaux, avant leur avancement professionnel.

Le cinéaste aurait bien aimé mettre en images tout ce qu’il a entendu, car plusieurs étaient généreux en confidences une fois qu’il avait rangé sa caméra. « J’ai tenté de traduire toute cette résistance, même si je pouvais la capter. »

Résistance : la police face au mur sera présenté le jeudi 27 février à 18 h 30 au cinéma Quartier Latin dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma, et diffusé sur Crave dès le 28 février.