«Nin E Tepueian»: une voix distincte

Les mots de Natasha Kanapé Fontaine la mènent autour du monde, où elle milite, donne des ateliers de théâtre et participe à des spectacles.
Photo: Les films du 3 mars Les mots de Natasha Kanapé Fontaine la mènent autour du monde, où elle milite, donne des ateliers de théâtre et participe à des spectacles.

Son cri s’était tapi en elle, jusqu’à ce qu’il ressurgisse enfin, en français, mais aussi en innu, la langue de ses ancêtres, qu’elle s’est réappropriée. « La poésie m’a gardée en contact avec le territoire », explique Natasha Kanapé Fontaine dans le très beau documentaire, Nin E Tepueian-Mon cri, de Santiago Bertolino.

Natasha Kanapé Fontaine y est pour beaucoup dans la tenue de ce film, qui suit son parcours de poète et de militante pour les droits autochtones. La jeune Innue, membre de la communauté innue de Pessamit, près de Baie-Comeau, y touche tour à tour du théâtre, de la littérature, du chant et de l’engagement politique. « Un cri s’élève en moi et me transfigure, écrit-elle. […] J’ai décidé de dire oui à ma naissance ».

Ce cri, c’est sa révolte propre et aussi celle de son peuple. Ce cri, c’est ce qui l’a poussée à réapprendre l’innu-aimun. C’est ce qui la mène à s’engager pour que chacune des familles des femmes autochtones assassinées et disparues retrouve un sentiment de justice. C’est ce qui la conduit aux États-Unis, auprès de la nation sioux qui proteste contre le pipeline de Standing Rock, au Dakota du Nord.

« Quand est-ce que vous avez oublié que vous êtes venus pour vous installer, en maîtres de toute la terre », écrit-elle dans un cahier, en marge d’une répétition de Muliats, la pièce de la compagnie de théâtre Menuentakuan, dans laquelle elle récite et chante des poèmes. Menuentakuan, cela signifie en langue innue « Prendre le thé ensemble », et Natasha Kanapé Fontaine insiste, en entrevue dans les médias, pour que l’on apprenne un peu ces mots pour mieux se comprendre. Est-ce trop demander après des siècles de cohabitation ?

Ce qui frappe, c’est la fraîcheur de son propos. Sa voix, distincte et passionnée, énonce sa vérité sans filtre, comme dégagée du poids de la colonisation qui a opprimé ses ancêtres, comme une source d’eau courante qui se libère de la glace.

« La poésie donne du pouvoir », dit-elle. En disant, en écrivant, elle devient cette femme puissante, qui change les choses, au milieu de ce mouvement de libération des peuples autochtones. « Je sais dire le mot terre, je sais dire le mot peuple », écrit-elle.

Ses mots la mènent aussi autour du monde, en Haïti, aux États-Unis, en Slovénie, où elle milite, donne des ateliers de théâtre et participe à des spectacles. La « blessure de la colonisation », dont elle parle, elle est aussi partagée par le peuple haïtien par exemple.

« Même si on n’a pas vécu cette colonisation-là, on la porte quand même génétiquement. On en a l’empreinte génétique. Et beaucoup trop de jeunes en ce moment, qui ne connaissent pas l’histoire de l’Amérique du Nord, de la colonisation, ou même simplement des pensionnats, vivent dans cette ignorance, sans jamais être capables de s’expliquer pourquoi ils ne supportent pas d’être vivants en portant un poids aussi lourd », dit-elle en entrevue.

C’est le coeur du mouvement Idle no more, et l’énergie de sa jeunesse, qui a attiré l’attention du jeune réalisateur Santiago Bertolino. Dans un contexte démographique où 50 % de la population autochtone a moins de 30 ans, ce mouvement semble vouloir mener à des jours meilleurs.

Nin e Tepuian / Mon cri

★★★ 1/2

Documentaire de Santiago Bertolino, Canada, 2019, 82 minutes