De la difficulté d’adapter H.P. Lovecraft au cinéma

Scène tirée de «Color Out of Space»
Photo: VVS Films Scène tirée de «Color Out of Space»

Il déclara fameusement : « La peur est la première et la plus puissante des émotions humaines, la plus puissante de toutes étant la peur de l’inconnu. » Des paroles s’appliquant en l’occurrence en tous points à leur auteur, Howard Phillips Lovecraft, qui passa l’essentiel de son existence reclus dans la petite ville de son enfance où il mourut à 46 ans. Incontournable de la littérature en général et d’épouvante en particulier, H. P. Lovecraft eut, et continue d’avoir, une influence majeure auprès d’écrivains, mais également de cinéastes, portés sur l’étrange.

Or bizarrement, et en dépit d’une oeuvre abondante qui appartient au domaine public, on compte somme toute peu d’adaptations directes de son travail. À l’affiche vendredi, Color Out of Space, de Richard Stanley, est l’une des rares. Comment expliquer le phénomène ?

Oui, il existe plusieurs films se réclamant de H. P. Lovecraft, mais ce sont généralement des adaptations tellement libres qu’il serait plus pertinent de parler de variations sur des thèmes lovecraftiens. Qui plus est, il s’agit pour la majorité de productions de série B, voire Z, n’ayant pas les moyens (ou l’imagination) nécessaires pour donner corps à l’univers de Lovecraft.

Un univers, et là réside l’une des difficultés de l’adapter, que l’auteur décrit en termes très évocateurs, mais pour peu que l’on s’y attarde, assez flous. On en trouve un bon exemple dans la nouvelle Je suis d’ailleurs : « Dieu sait que n’émanait pas de son monde — ou bien n’était plus de son monde — ce qu’à ma grande horreur je vis dans ce travestissement lubrique et aberrant d’une forme humaine, sa chair mangée et le dessin des os révélé ; et dans un appareil moisi qui semblait lui-même se désintégrer comme spécification impossible à dire qui m’effrayait encore plus. » « Impossible à dire », indicible : c’est tout Lovecraft.

Selon Del Toro

Marqué à l’adolescence par la lecture de ce récit, le cinéaste Guillermo Del Toro résume très bien, dans ce court extrait d’une conférence au Musée de la science-fiction de Seattle, en quoi porter Lovecraft à l’écran représente un défi particulier : « Lovecraft est un maître de l’ambiguïté, mais le cinéma est par définition précis. »

En cela que, peu importe ce qui est montré, suggéré ou caché dans un film, « quelque chose » apparaît forcément à l’image, puisque image il y a. Sauf que, comme le souligne Del Toro, cette fois en entrevue dans le New Yorker, avec Lovecraft : « Il s’agit d’abord d’un superbe travail de ton, pimenté avec de brefs mais choquants épisodes d’une puissance dévastatrice. »

Un « travail de ton » qui, par surcroît, se déploie souvent au sein de la narration à la première personne d’un individu graduellement gagné par la terreur et dont la raison va déclinant. Le flot de pensées ponctué de constats affolés qui en résulte peut s’avérer ardu à transposer en actions.

De la même manière qu’on dit que « Simenon, c’est une atmosphère », on pourrait avancer que Lovecraft, c’est un état d’esprit. À cet égard, Del Toro admettait que l’adaptation du court roman Les montagnes hallucinées, à laquelle il dut renoncer faute d’un budget approprié, aurait pris « de nécessaires libertés ».

Lovecraft est un maître de l’ambiguïté, mais le cinéma est par définition précis

 

Approche que privilégièrent avant lui tant Roger Corman que Stuart Gordon. Corman produisit dans les années 1960-1970 trois de ces « adaptations infidèles » : La malédiction d’Arkham, Horreur à volonté !, ainsi que Le messager du Diable, celle-ci tirée comme le film de Stanley de la nouvelle La couleur tombée du ciel. Pour sa part, Gordon fut à l’origine dans les années 1980-1990 du mémorable Le réanimateur, ainsi que des subséquents Aux portes de l’au-delà et Dagon. Aucun de ces films ne fut produit par un grand studio hollywoodien.

Antihéros et alter ego

Ironiquement, la meilleure adaptation de Lovecraft à ce jour… n’en est pas une. Le spécialiste en fraude qu’incarne Sam Neill dans L’antre de la folie, de John Carpenter, est en effet le parfait protagoniste lovecraftien : un homme pragmatique dont la foi en la logique et les faits est mise à mal par les événements — et les mutants — qu’il croise dans la ville censément imaginaire d’un écrivain d’horreur, Sutter Cane (pas Stephen King), qu’il a été chargé de retrouver.

Et si ces dieux immémoriaux et monstrueux issus d’un autre monde sur lesquels Cane a tellement écrit existaient réellement ? On est ici proche des « Grands Anciens » de Lovecraft, divinités tentaculaires aux noms imprononçables et au langage plus abscons encore (et auxquels Del Toro s’offre un clin d’oeil dans Hellboy).

Toujours au sujet de l’antihéros lovecraftien, ce dernier pourra être perçu comme un éternel alter ego de l’auteur, H.P. Lovecraft s’étant de son vivant défini comme un athée croyant en la science. Ce, tout en affichant une attitude extrêmement puritaine, et en concevant des histoires où la science est systématiquement dépassée par les événements. Cette ambivalence est perceptible notamment dans L’appel de Cthulhu.

« Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. […] Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »

Photo: VVS Films

La part sombre

Mais justement, Lovecraft se confina lui-même, sa vie durant, à une forme d’obscurantisme. D’où le fait qu’Hollywood lui soit si réfractaire ? Car Lovecraft était un raciste et un antisémite notoire : on en trouve trace dans sa fiction et sa copieuse correspondance. Certes, il était un produit de son époque, mais comme on dit, les écrits restent.

À ce propos, dans son préambule de l’ouvrage The New Annotated H.P. Lovecraft, de Leslie S. Klinger, l’auteur de romans graphiques Alan Moore (Watchmen) met en relief les changements sociaux « sismiques » qui survinrent du temps de Lovecraft, évoquant « le suffrage des femmes », « la révolution russe », « les nouvelles communautés LGBT visibles dans les grandes villes », et peut-être plus que tout, « la plus grande vague de migrants et de réfugiés » qu’aient connue les États-Unis.

Moore poursuit : « Dans cette optique, il est possible de percevoir Lovecraft comme un baromètre presque insupportablement sensible de l’effroi américain. Loin des excentricités farfelues, les craintes qui génèrent les histoires et les opinions de Lovecraft étaient précisément celles des hommes blancs, de la classe moyenne, hétérosexuels et d’ascendance protestante qui étaient les plus menacés par les relations de pouvoir changeantes et les valeurs du monde moderne. »

Effroi américain… Cette « peur de l’inconnu » que Lovecraft définissait comme « la plus puissante de toutes », avait sans doute ainsi des origines plus prosaïques que surnaturelles. H. P. Lovecraft : figure littéraire plus symptomatique qu’emblématique ? De conclure Moore : « Codé dans un alphabet de monstres, les écrits de Lovercraft offrent une clé potentielle pour comprendre notre dilemme actuel. »

Color Out of Space (V. O.)

Science-fiction de Richard Stanley. Avec Nicolas Cage, Joely Richardson, Madeleine Arthur, Q’orianka Kilcher. États-Unis, 2019, 111 minutes.