Pour Alain Raoust, il faut continuer à rêver

Film poétique et politique, «Rêves de jeunesse» est porté par l’espoir d’un autre monde.
Photo: K-Films Amérique Film poétique et politique, «Rêves de jeunesse» est porté par l’espoir d’un autre monde.

Réalisateur fantomatique jusque-là sur les écrans québécois, le Français Alain Raoust tourne pourtant depuis un quart de siècle. Rêves de jeunesse, le quatrième long métrage de celui qui dit rêver, à 50 ans passés, de se « transformer en oiseau pour descendre le Saint-Laurent », représente donc une première.

Le récit met en scène une nouvelle génération d’adultes désabusés par ce que la réalité, y compris la téléréalité, leur offre. Ces jeunes ne forment pas une réelle bande, mais des solitudes qui se croisent le temps d’un été dans l’idyllique région Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Salomé fuit Paris, le temps d’un emploi d’été dans une déchetterie — centre de tri dans un village reculé. Perdue dans la nature, Jessica abandonne la compétition de l’émission télé à laquelle elle devait se rapporter. Clément tente de survivre à la mort de son frère Mathys, un idéaliste dont le fantôme pèse lourd.

« J’ai souhaité un film qui soit l’écho des aspirations d’une partie de la jeunesse d’aujourd’hui, qui tente d’inventer quelque chose pour relancer le champ des possibles », explique le réalisateur et scénariste dans un échange tenu par courriel.

Alain Raoust prétend ne pas dicter aux jeunes quoi faire ou penser. Rêves de jeunesse, affirme-t-il, n’est pas un film paternaliste, mais bien une œuvre ouverte à leurs propos. « Si le ton de Rêves de jeunesse évite tout paternalisme, c’est qu’il a été écrit sous la dictée de jeunes personnes. Je me suis beaucoup inspiré de témoignages, comme de textes militants. »

La planète — ou la France, dans le conte contemporain de Raoust — se meurt et peine à se renouveler, elle qui entasse ses objets dans trois conteneurs bleu-blanc-rouge.

Or, les jeunes protagonistes sont animés, qui par la volonté, qui par l’énergie, qui par la débrouillardise. Sans être des figures mobilisatrices comme une Greta Thunberg, ils peuvent jouer les modèles.

Futurs multicolores

Le cinéaste ne cache pas ses sources. Le beau texte qu’on entend par le biais d’un magnétophone rescapé des déchets est une citation du manifeste du collectif Catastrophe, composé de « têtes saturées de traumatismes subliminaux », comme celui du « 11 Septembre de nos 11 ans ». « Dans un ciel sans repères, nous cherchons les nouvelles couleurs. Des futurs multicolores nous attendent », dit ce mot à mot tiré du manifeste publié dans Libération en 2016.

Habile et pleine d’initiative, Salomé incarne cette jeunesse capable de « faire de la main le prolongement de l’esprit ». Alain Raoust déplore qu’en France, le travail manuel ait été « déclassé ». Si repenser et recréer le monde, c’est possible — « puisque tout est fini, tout est possible », écrit Catastrophe —, cela passe, estime le réalisateur, par « des jeunes qui partent de ce qu’ils ont sous la main, construisent des cabanes physiques, mais aussi des cabanes d’idées, de poésie ».

Marqué par la pensée et le militantisme d’un David Thoreau (Walden, ou la vie dans les bois) ou d’un Charles Lane (La vie dans les bois), Alain Raoust se dit empreint d’humanisme et d’anticonformisme. « Plus que la réflexion de Thoreau sur les vertus d’une vie à l’écart, c’est de son choix d’une aventure tournée vers la nature pensée et vécue comme une révolte que je me suis inspiré », précise-t-il.

Sa déchetterie, Alain Raoust l’a placée dans un décor digne d’un western. Paysage aride et montagneux, mais traversé par un cours d’eau, l’endroit appelle autant à l’oisiveté qu’à la rêverie. La musique a une part « d’Ouest américain, c’est-à-dire un rapport immédiat à l’espace et à la mélancolie », explique-t-il, dans le dossier de presse.

La trame sonore est née d’heures d’écoute de « labels pas forcément connus », soutient Raoust dans notre entretien. La mouvance grunge est présente avec les Thugs, « groupe référence en France », et le rap, avec le New-Yorkais Necro, qui a donné son accord en un seul coup de fil.

C’est le groupe portugais Dead Combo qui signe la trame originale. « Ce qu’il a amené au film est essentiel. Sa mélancolie. Il y a quelque chose de subtil à ce que la musique soit composée dans un autre pays que [celui du film]. Ce qui a servi son travail est la musicalité des mots, non leur sens. »

Premier grand succès

Film poétique et politique, Rêves de jeunesse est peut-être une fiction de plus, mais elle est portée par l’espoir d’un autre monde. Lancé à l’ACID Cannes, festival en marge du grand Cannes, il tient l’affiche à Paris depuis juillet. Une immense fierté pour son auteur, qui connaît là, sans doute, son plus grand succès.

« Je rêve d’un monde où nous arriverions à concilier l’urgence climatique et l’exigence politique, la sauvegarde d’un milieu physique et l’éthique des droits et devoirs humains », répond le jeune quinquagénaire à la question « Rêvez-vous encore ? ». Puis il y a son rêve en oiseau. « Je ne sais pas lequel de ces rêves est le plus épuisant au réveil. »