«Le cas Richard Jewell»: bombe médiatique

Tel qu’interprété par le remarquable Paul Walter Hauser, Richard Jewell se présente sous des dehors débonnaires, servile devant les autorités policières, même lorsqu’il se retrouve au banc des accusés.
Photo: Warner Bros. Tel qu’interprété par le remarquable Paul Walter Hauser, Richard Jewell se présente sous des dehors débonnaires, servile devant les autorités policières, même lorsqu’il se retrouve au banc des accusés.

L’auteur de l’attentat à la bombe au Centennial Park d’Atlanta pendant les Jeux olympiques, le 27 juillet 1996, se nomme Eric Rudolph. Vous l’ignoriez sans doute, ou aviez oublié son nom. Car le tragique événement est depuis longtemps associé à Richard Jewell, un gardien de sécurité (relativement) sans histoire, dont le zèle et le flair ont épargné le pire à de nombreuses victimes potentielles, permettant à la foule de s’éloigner d’un colis suspect qui ne traînait pas là par hasard.

En quelques jours à peine, ce trentenaire qui habitait encore chez sa mère, incapable de conserver un emploi, rêvant depuis toujours de rejoindre les forces de l’ordre, va passer de héros national à paria numéro un. Jewell s’étant retrouvé dans la mire du FBI, en quête d’un coupable, cette information cruciale fut vite relayée à une journaliste avide d’un bon scoop. Dans Richard Jewell, Clint Eastwood insiste d’ailleurs beaucoup sur la malveillance de ces deux pouvoirs symboliques, un choix évident pour celui qui se passionne pour les figures héroïques modestes, militaires (American Sniper), pilotes d’avion (Sully), ou sportifs (Million Dollar Baby, Invictus).

Loin de vouloir nous plonger trop vite au coeur du drame, Eastwood s’attarde sur la personnalité atypique de celui qui, selon plusieurs, et même son avocat, possède tous les attributs d’un coupable potentiel : acheteur compulsif d’armes à feu, fasciné par les uniformes et l’autorité qu’ils confèrent, traînant plusieurs kilos en trop qui en font la cible des intimidateurs, etc. Et pourtant, tel que défendu par le remarquable Paul Walter Hauser (I, Tonya), l’homme se présente sous des dehors débonnaires, servile devant les autorités policières, même lorsqu’il se retrouve au banc des accusés. Pour tout dire, le profil de l’imbécile heureux lui va parfois à ravir, image entretenue par sa mère bienveillante à l’excès (Kathy Bates, grandiose sous son apparence banale), autre victime collatérale de la déflagration de cette bombe médiatique.

La noblesse des intentions de Clint Eastwood à l’égard de ces héros anonymes apparaît évidente, mais cela contraste avec ses descriptions peu flatteuses des services de renseignement et des représentants du quatrième pouvoir. Bien qu’il ait enrôlé des acteurs au charisme indéniable (Jon Hamm en agent très blasé et Olivia Wilde en reporter aguichante), quelques répliques laconiques ou des décolletés plongeants suffisent à imposer une vision acide de ces institutions, que le cinéaste avait rarement dépeintes avec autant de hargne.

L’ironie veut tout de même qu’il s’inspire du travail journalistique rigoureux de Marie Brenner, qui, dans le magazine Vanity Fair, a minutieusement revisité le cauchemar de Richard Jewell. Ce qui lui permet d’égrener des détails en apparence anodins de ce microcosme d’une Amérique besogneuse, à l’horizon limité, découvrant avec stupéfaction que tout ce qu’elle vénère peut la broyer en un instant.

C’est là toute l’ambiguïté de Richard Jewell, personnage à la fois d’une banalité confondante et au destin hors du commun. Jamais il ne remet vraiment en question les méthodes (douteuses, illégales) du FBI pour le coincer, au point même de s’y soumettre tel un agneau à l’abattoir. Plusieurs qualifient déjà le 41e film d’Eastwood de « trumpien », souscrivant à cette idée qu’il ne faut plus faire confiance à certaines organisations autrefois intouchables. Pourtant, la fascination idéologique de Jewell pour la loi et l’ordre semblait relever à l’époque d’un aveuglement volontaire que l’on constate maintenant à l’égard d’un président dont une part de l’électorat pardonne tout, même ses plus abjectes incartades.

L’épilogue doux-amer de ce récit rondement mené, mis en images par le Québécois Yves Bélanger, est dépouillé de toute forme d’ironie. À bien des égards, Clint Eastwood demeure inclassable (par son âge, sa constance, sa solide maîtrise de son art), mais Dirty Harry n’est jamais bien loin.

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Le cas Richard Jewell (V.F. de Richard Jewell )

★★★ 1/2

Drame de Clint Eastwood. Avec Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Kathy Bates, Olivia Wilde. États-Unis, 2019, 131 minutes.