Quand Chaakapesh danse sur la musique classique

L'auteur-compositeur-interprète Florent Vollant (avant-plan) assure la narration innue de «Chaakapesh», en compagnie de Kent Nagano (arrière-plan) et de l’OSM dans le Nord québécois.
Photo: Fragments distribution L'auteur-compositeur-interprète Florent Vollant (avant-plan) assure la narration innue de «Chaakapesh», en compagnie de Kent Nagano (arrière-plan) et de l’OSM dans le Nord québécois.

Lorsque l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) a présenté l’opéra Chaakapesh, à Salluit, dans le nord du Québec, les enfants ont répandu du pop-corn par terre. Et quand on a demandé au maestro de l’OSM, Kent Nagano, si ça le dérangeait, il a répondu : « Mais non, c’est comme ça que ça se passait à l’époque de Mozart. » C’est l’une des scènes que l’on retrouve dans le documentaire Chaakapesh, de Roger Frappier et de Justin Kingsley, qui relate la tournée de l’OSM dans le Grand Nord, à l’automne 2018.

Présenté comme le grand projet de Kent Nagano, avant son départ de l’OSM au printemps prochain, l’opéra Chaakapesh a une genèse bien particulière. Il vient du mariage entre le livret de l’auteur cri Tomson Highway, inspiré d’un personnage de la mythologie autochtone, et de la musique du compositeur classique canadien Matthew Ricketts.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur cri Tomson Highway assistait à la conférence de presse de mercredi.

Mercredi, en conférence de presse, Kent Nagano et Marianne Dugal, le second violon de l’OSM, témoignaient de l’originalité de la tournée de l’opéra, qui se déroulait pourtant entièrement en sol canadien. Alors que l’OSM a joué dans les plus belles salles du monde, disaient-ils, c’est chez leurs voisins, voire leurs frères, que les musiciens de l’OSM ont vécu les expériences les plus dépaysantes de leur vie. D’ailleurs, pour Kent Nagano, la musique est le moyen par excellence de traverser les frontières, même quand ces frontières se situent à l’intérieur d’un même pays.

« Ce qui n’a pas changé, entre le premier voyage de l’OSM dans le Nord, il y a dix ans, et celui de 2018, c’est la fraîcheur de l’écoute des communautés, dit Marianne Dugal. Il y a dix ans, on leur amenait quelque chose de tout à fait nouveau, et dix ans plus tard, c’était encore nouveau : une jeune génération qui entend la petite musique de nuit pour la première fois. C’était peut-être comme ça au temps de Mozart. C’est la vraie naissance de la création. Quand les gens écoutent quelque chose sans a priori. »

À Kuujjuaq, l’orchestre a inauguré une église nouvellement construite, en y donnant le concert. Mais, dans d’autres communautés, l’OSM s’est produit dans des gymnases ou dans de petits théâtres, devant un public où les enfants et les aînés étaient tout à côté d’eux, attentifs et nombreux.

Des enfants partout

« Généralement, il n’y a pas beaucoup d’enfants qui assistent à nos concerts », disait mercredi Marc Wieser, chef des projets spéciaux de l’OSM et qui pilote l’opéra Chaakapesh depuis les tous début. « Durant la tournée, les enfants essayaient de s’approcher le plus possible des musiciens », raconte-t-il.

Auteur du libretto de l’opéra, Tomson Highway a adapté la légende autochtone du fripon Chaakapesh en y ajoutant des interprétations de son cru. Alors que les premiers peuples de Terre-Neuve sont massacrés par les Européens, Chaakapesh, dieu du rire, est le seul qui peut arrêter le carnage. Mais le fripon est davantage préoccupé par la nécessité de trouver de l’huile d’esturgeon pour soigner la calvitie de sa grand-mère. Finalement, c’est par le rire, porté par le dieu, que viendra la réconciliation.

Ernest Webb, qui a agi comme narrateur pour la version crie de l’opéra, raconte que, pour les aînés, Chaakapesh est un personnage qui a vraiment existé, et que cette histoire a été transmise de génération en génération, dans l’intimité des tentes. Narrateur innu de la production, Florent Vollant raconte son expérience personnelle des pensionnats, mais aussi de la reconquête de l’innu, langue de ses parents.

C’est donc sur le thème du partage culturel que l’événement Chaakapesh, s’est déroulé, depuis sa conception jusqu’à sa tournée, les Autochtones ayant pu entendre cet opéra chanté en cri, en innu, en inuktitut, en français et en anglais.

Le documentaire montre également la participation de chanteuses de gorge ou de violonistes des communautés locales. Mercredi, Tomson Highway a fait valoir que les communautés autochtones du nord du Canada sont pour leur part plus proches de la musique country, puisqu’elles ont très tôt bénéficié de la puissante antenne d’une station radiophonique de Nashville. « J’aurais aimé intégrer de la musique country à l’opéra, mais on n’avait pas assez de temps », confie-t-il.

Dès son arrivée à la tête de l’Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano avait exprimé le souhait de faire une tournée dans le Grand Nord. « C’était d’une grande naïveté », disait-il mercredi. L’OSM lui a vite fait comprendre que le Nord était difficile d’accès et pauvre en infrastructures pour accueillir un orchestre. Le souhait de Kent Nagano s’est pourtant réalisé à deux reprises. Le film, lui, s’intéresse au second voyage de l’OSM dans le nord du Québec, à Kuujjuarapik, Salluit, Kuujjuaq et Oujé Bougoumou, et à la création de l’opéra Chaakapesh.

Chaakapesh

Documentaire de Roger Frappier et de Justin Kingsley. Canada, 2019, 122 minutes.