Dans les pas de Gabrielle Roy au Nunavik

C’est à Iqaluit, il y a environ 10 ans, que Marie-Hélène Cousineau a lu pour la première fois <em>La rivière sans repos</em>. La cinéaste, qui connaît très bien le Nord, a tout de suite vu apparaître le film dans sa tête.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est à Iqaluit, il y a environ 10 ans, que Marie-Hélène Cousineau a lu pour la première fois La rivière sans repos. La cinéaste, qui connaît très bien le Nord, a tout de suite vu apparaître le film dans sa tête.

Dans le village de Kuujjuaq, qu’on appelait autrefois Fort-Chimo, on raconte l’histoire d’une jeune Inuite qui a été violée par un soldat américain. C’était durant la Deuxième Guerre mondiale, et il y avait alors une base militaire, nommée Crystal 1, et 4000 Américains à Fort-Chimo.

Cette histoire, Gabrielle Roy l’a sans doute entendue lorsqu’elle a visité Kuujjuaq pendant un séjour dans le Grand Nord en 1961. Une dizaine d’années plus tard, elle signait le roman La rivière sans repos, que Marie-Hélène Cousineau vient d’adapter au cinéma.

La rivière sans repos (Restless River), c’est l’histoire d’Elsa, une jeune Inuite qui vit près de la rivière Koksoak, dans les années 1940.

Tombée enceinte d’un soldat américain à la suite d’un viol, Elsa accouche d’un enfant blond et bouclé, qui devient la prunelle de ses yeux. Aux côtés de son fils, elle vit la longue marche de la colonisation des Autochtones, du travail chez les Blancs à la traque aux enfants qu’on emmène aux pensionnats, de la vie dans les bois, nourrie de chasse et de pêche, à la société de consommation.

Force et intériorité

C’est à Iqaluit, il y a environ dix ans, que Marie-Hélène Cousineau a lu pour la première fois La rivière sans repos, dans sa version anglaise Windflower. La cinéaste, qui connaît très bien le Nord puisqu’elle a vécu dix ans à Igloolik, au Nunavut, a tout de suite vu apparaître le film dans sa tête. « Une nuit, je faisais de l’insomnie, et j’ai lu le livre d’un trait, jusqu’au petit matin. Et j’ai vu le film », raconte-t-elle en entrevue.

Il faut dire que, comme Gabrielle Roy, Marie-Hélène Cousineau s’est énormément intéressée aux personnages féminins forts du Nord. Avec Madeline Ivalu, qui a coréalisé et qui joue le rôle de la grand-mère dans le film, elle a fondé Arnait Video Productions, un collectif de production de films de femmes à Igloolik, au Nunavut.

Dans le personnage d’Elsa du roman, elle voit une femme forte qui ne s’en laisse pas imposer. Et en entrevue, elle reconnaît que son Elsa est peut-être moins soumise, moins dépassée que celle du roman. « La Elsa de Gabrielle Roy est un peu plus tragique. Elle fait des choix, mais elle les assume un peu moins. Les choses lui sont un peu imposées. Je n’avais pas nécessairement envie de faire ça. Et Malaya est aussi arrivée avec sa lecture du personnage. Et je trouvais ça important aussi de lui laisser de la place pour l’interpréter. » Malaya Qaunirq Chapman, c’est la comédienne qui incarne à merveille le rôle d’Elsa, avec ce qu’il faut de force et d’intériorité. La plupart des comédiens inuits qui jouent dans le film sont originaires de Kuujjuaq.

Déchirée entre deux cultures

Le film est en inuktitut et en anglais, avec des sous-titres français. « Ça aurait été bizarre pour moi de faire parler des Inuits en français, même si à Kuujjuaq, il y en a beaucoup qui parlent français. Mais je voulais vraiment avoir les meilleurs acteurs possible et je me serais pénalisée en cherchant à les faire jouer en français. Et aussi, ça n’est pas réaliste. Parce que Gabrielle Roy écrivait en français, mais quand on fait une adaptation, on travaille avec la réalité. Les gens parlent en inuktitut, ils parlent en anglais lorsqu’ils parlent aux gens du pouvoir et il y a un petit peu de français », dit la réalisatrice.

Avec Arnait Video Productions, la réalisatrice a signé d’autres films où elle retraçait l’impact de la colonisation dans la vie intime des femmes autochtones. « Moi, je pense que le personnel est politique […] Et ce film boucle un peu la boucle », dit-elle.

Toute l’histoire d’Elsa, que l’on suit à travers plus d’une décennie dans le long métrage, témoigne en effet d’une acculturation : à partir du viol jusqu’à la fascination d’Elsa pour la culture et les produits de consommation apportés par les Blancs. Pour transmettre sa culture à son fils, Elsa choisit, un temps, de traverser la rivière Koksoak, et de suivre un membre de sa famille pour retrouver la vie dans les bois. Mais confrontée à la maladie, et à la police qui l’oblige à envoyer son fils à l’école, elle rentre au village.

Saisir la colonisation

Thème principal du film, la colonisation est graduelle. On la perçoit lorsque Elsa accepte de travailler davantage pour payer à son fils de beaux vêtements. On la perçoit quand elle accepte de se séparer de son fils pour le scolariser. On l’entend lorsque son fils lui parle en anglais plutôt qu’en inuktitut, et lorsqu’elle lui prépare des sandwichs de pain blanc tranché avec du corned-beef et de la moutarde jaune. On la sent lorsque, une fois son fils parti, elle ne coud plus que des babioles en peau de phoque pour les visiteurs.

Cette colonisation, Gabrielle Roy l’a formidablement saisie, elle qui n’a pourtant passé, en tout et pour tout, qu’une semaine au Nunavik, et encore, en 1961. « Je suis certaine qu’elle est allée dans le vieux Chimo, dit Marie-Hélène Cousineau. Ce qu’elle décrit : le magasin avec les grandes vitrines, c’est ça, on le voit. » Quant au viol, c’est une histoire qui est racontée, de génération en génération, dans les foyers de Kuujjuaq. « Certains montrent même un endroit où ça se serait passé », dit-elle. Un viol parmi d’autres, peut-être.

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La rivière sans repos (Restless River)

Réalisation : Marie-Hélène Cousineau, avec la collaboration de Madeline Ivalu. Avec Malaya Qaunirq Chapman, Etua Snowball, Matthew York, Nick Serino, Madeline Ivalu. Canada, 2019, 99 minutes. Au cinéma Moderne les 24 et 26 octobre. Au cinéma du Musée à partir du 27 octobre.