Bong Joon-ho, le tisseur d’intrigues

En entrevue, le cinéaste apparaît aussi modeste que pragmatique. «Palme ou pas, je dois continuer à travailler. Vous savez, chez moi, ma vie n’a pas vraiment changé…»
Photo: Lisa O'Connor Agence France-Presse En entrevue, le cinéaste apparaît aussi modeste que pragmatique. «Palme ou pas, je dois continuer à travailler. Vous savez, chez moi, ma vie n’a pas vraiment changé…»

Le Sud-Coréen Bong Joon-ho, quadragénaire allumé, refuse de se prendre au sérieux : « Je me suis toujours considéré comme un cinéaste de genre occupé à tisser une intrigue », dit-il. Son œuvre a poussé au XXIe siècle au milieu d’une nouvelle vague nationale hautement prolifique.

Au Festival du film de Toronto, on le voyait garder les pieds sur terre, malgré toutes les propositions hollywoodiennes qui lui pleuvaient dessus. Il lit les scénarios que les studios lui acheminent, avant de les écarter poliment, préférant décidément écrire ses propres histoires.

En mai dernier, à l’heure de remporter à l’unanimité du jury la Palme d’or au Festival de Cannes pour son film Parasite, thriller rebondissant très bien ficelé, Bong Joon-ho ne cachait pas son étonnement. Il s’imaginait les codes du film trop coréens pour une audience internationale et fut surpris qu’une œuvre de genre puisse monter si haut. Erreur !

Depuis, Parasite a connu un succès foudroyant sur son passage. En Corée du Sud, 51 millions de ses compatriotes ont couru le voir. En France, cette Palme d’or fut la plus populaire au box-office depuis quinze ans. Pas étonnant que son pays ait présenté cette œuvre pour la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Il est question d’un remake américain, qui ne battra jamais l’original, bien entendu.

Dans Parasite, une famille pauvre fait embaucher les siens à coups de ruses et de mensonges chez des riches de Séoul. Le film accumule les rebondissements, tout en brossant en filigrane le portrait d’une Corée du Sud ravagée par les inégalités.

À voir dans nos salles vendredi après son passage au Festival du nouveau cinéma, pour son humour à la Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola, son rythme fou, ses bons acteurs.

En entrevue, le cinéaste apparaît aussi modeste que pragmatique. « Palme ou pas, je dois continuer à travailler, dit-il. Vous savez, chez moi, ma vie n’a pas vraiment changé… » Il prépare son prochain scénario, campé dans une Séoul de fin du monde, entre action et horreur.

Demeurer coréen, Bong Joon-ho s’y emploie sans renoncer pour autant aux productions internationales, mais avec prudence. Son film postapocalyptique Snowpiercer, en anglais avec une distribution américaine, sorti en 2013, faillit subir le couperet de Harvey Weinstein, qui le distribuait pour Miramax. Bong Joon-ho avait dû louvoyer avec le producteur pour préserver l’intégralité de son film.

Aujourd’hui, son nom brille plus que jamais, parfois même pour des raisons étrangères à la qualité de ses œuvres. Le tueur en série coréen dont il évoquait la traque dans son remarquable Memories of Murder en 2003 vient d’être identifié plus de trois décennies après ses crimes. Redonnant du coup la vogue à son film culte.

Une portée sociale

Amuser le public, soit, mais Bong Joon-ho embrasse plus large. Le cinéaste confie s’être toujours demandé quoi faire devant la misère, sans être certain que ce questionnement soit la fonction du cinéma. Nombre de ses films, sous couvert de figures monstrueuses ou marginales tortueuses, lancent des messages anticapitalistes et environnementalistes, dénonçant des inégalités aussi.

« Je crois que les Coréens se sont reconnus dans Parasite, ou du moins des gens de leur entourage, déclare le cinéaste. Les audiences de partout s’y identifient. Au fond, la vie n’est pas si différente ailleurs, avec l’écart grandissant entre riches et pauvres. Snowpiercer aussi recréait la hiérarchie des classes. Quand même : la plupart des gens viennent surtout se distraire devant mes films… »

À ses yeux, le décor d’un film est capital. « Dans Parasite, les maisons révèlent leurs habitants. La distance géographique — celle des riches sur la colline en hauteur, l’autre dans les soubassements urbains où refluent les égouts — devient le pivot du film avec désastre annoncé. J’ai déjà vécu moi aussi dans ces soubassements. On était les uns sur les autres. C’était douloureux. »

Je crois que les Coréens se sont reconnus dans "Parasite", ou du moins des gens de leur entourage. Les audiences de partout s’y identifient. Au fond, la vie n’est pas si différente ailleurs, avec l’écart grandissant entre riches et pauvres. Snowpiercer aussi recréait la hiérarchie des classes. Quand même : la plupart des gens viennent surtout se distraire devant mes films…

Fils de designer, Bong Joon-ho a néanmoins grandi dans un milieu privilégié de Séoul où il a pu poursuivre des études de sociologie et de cinéma. L’ironie absurde de son premier long métrage en 2000, Barking Dogs Never Bite, l’avait fait remarquer. Le haletant Memories of Murder, l’inquiétant The Host à la frontière de plusieurs genres, le touchant Mother et Snowpiercer, évidemment, l’auront catapulté parmi les talents phares du cinéma planétaire.

Le scénario de Parasite, Bong Joon-ho précise l’avoir peaufiné durant quatre ans. « Mais j’ai changé toute la seconde partie lors des trois derniers mois. Au départ, il n’y avait ni bunker secret ni mari caché. J’allais complètement ailleurs. »

À l’écriture d’un scénario, il estime fort pratique d’avoir des acteurs en tête, avec leur registre et leurs expressions déjà connus. L’interprète du père magouilleur de Parasite possédait un visage, celui de son acteur fétiche Song Kang-ho, qui y trouva son rôle le plus complexe après ses prestations dans Memories of Murder, The Host et Snowpiercer.

 
Photo: Neon et CJ Entertainment Aux yeux du cinéaste, le décor d’un film est capital. «Dans "Parasite", les maisons révèlent leurs habitants.»

En 2017, le Festival de Cannes avait mis en compétition Okja de Bong Joon-ho, une histoire d’amitié entre une petite fille et un cochon géant. Le film était produit par Netflix et lancé sur une patinoire de controverse. Le Festival changea par la suite son fusil d’épaule en refusant aux rejetons Netflix l’accès à sa course à la Palme d’or. En 2019, si Parasite s’était posé sous sa bannière, il n’aurait pu ni concourir sur la Croisette ni y moissonner l’or.

« Netflix m’avait donné carte blanche pour Okja, dit Bong Joon-ho, en me soutenant jusqu’au bout, mais j’avais dû tourner en 4K plutôt qu’en 35 mm. » La distribution en salle avait également souffert de son modèle de production.

« Netflix doit s’ajuster pour cohabiter avec le monde du cinéma traditionnel, estime le cinéaste. The Irishman de Martin Scorsese va connaître une sortie dans les cinémas comme l’an dernier le Roma d’Alfonso Cuaròn. Il y a des voies à explorer, des concessions à faire. Tout n’est pas perdu. »

Parasite sort en salle vendredi.

 

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