Matthew Rankin au pays des chimères

C’est pendant ses études à l’Université Laval que Matthew Rankin s’intéressa aux journaux intimes de Mackenzie King.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est pendant ses études à l’Université Laval que Matthew Rankin s’intéressa aux journaux intimes de Mackenzie King.

Vous vous souvenez des Minutes du patrimoine ? Maintenant, imaginez que l’une d’elles eût été conçue par Guy Maddin et les Monty Python à l’issue d’une séance de remue-méninges particulièrement débridée, et vous aurez une petite idée de la merveille d’invention, d’iconoclasme et de fantaisie que constitue Le vingtième siècle, biographie aussi imaginaire que délirante de Mackenzie King.

On le précise, à travers son heureux amalgame d’influences, ce premier long métrage de Matthew Rankin, présenté au Festival du nouveau cinéma, affiche une identité propre. En effet, on y retrouve la signature forte que le cinéaste développe depuis une douzaine d’années dans ses courts métrages maintes fois primés tels Mynarski chute mortelle et Tesla : lumière mondiale.

Comme dans ces deux oeuvres, Matthew Rankin utilise l’exercice biographique comme prétexte à une expérimentation formelle caractérisée par un recours à des techniques désuètes telles que le trompe-l’oeil, la perspective forcée ou encore le matte painting en peinture sur verre. Le résultat voit les acteurs évoluer dans un environnement à la fois épuré et stylisé.

« J’ai tâché de transformer en atout artistique un budget de Dollarama », lance le cinéaste montréalais originaire de Winnipeg.

C’est pendant ses études à l’Université Laval que Matthew Rankin s’intéressa aux journaux intimes de Mackenzie King. « Je tiens moi-même un journal depuis que j’ai 14 ans, et le peu que je savais de la vie privée de Mackenzie King m’intriguait : il était obsédé par le spiritisme, les ectoplasmes, sa mère… Et bref, j’ai vite été fasciné par un personnage que je découvrais à des lieues de l’image du premier ministre mythique qu’on garde de lui : sa vanité, son autodestruction, ses confusions romantiques… Il avait des valeurs humanistes, mais chaque fois qu’il a dû choisir entre ses valeurs et le pouvoir, il a choisi le pouvoir. J’y ai d’emblée vu une occasion en or de me moquer du Canada par l’entremise de la jeunesse de King. »

Dans Le vingtième siècle (version originale sous-titrée en français de The Twentieth Century), on suit un Mackenzie King qui, porté par les visions de sa mère alitée, va de déconvenues en humiliations dans ses quêtes tant amoureuses que de pouvoir. Lors de cérémonies, on scande : « Dans les bons comme dans les mauvais jours, déçus vous serez, toujours et à jamais. »

Narcissique, mais d’une naïveté désarmante, King est tiraillé entre ses ambitions, qu’entretient le vil gouverneur général, et ses convictions, qui le font lorgner du côté d’un mouvement québécois mené par une jeune fille arborant tresses et moustache, et qui prophétise qu’un jour, « la déception se terminera ».

Rien dans tout cela ne vous rappelle vos cours d’histoire ? Normal, c’est le but.

« Si les spectateurs se demandent ce qui est vrai et ce qui est faux, ça engendre une tension, et ça, ça me plaît. Parfois, je me dis que l’historien le plus important de notre époque, c’est Steven Spielberg. C’est-à-dire qu’on regarde ses drames historiques comme Lincoln et on pense que c’est ça, l’histoire. Je ne m’en réjouis pas : ça me semble au contraire dangereux. »

Ceci expliquant cela, Le vingtième siècle se veut aussi une parodie de cette foi que plusieurs placent aveuglément dans le cinéma historique.

Une vue de l’esprit

Pour le compte, d’où vient-elle cette envie de satire tous azimuts ? « Ça s’explique de plusieurs façons. D’une part, mon existence est maintenant surtout québécoise et, d’autre part, j’ai toujours eu un rapport très ironique avec le Canada, avec la manière dont il se représente lui-même. »

Le vingtième siècle atteste hors de tout doute de cette ironie, mais est exempt de cynisme, en plus de maintenir un ton délicieusement décalé.

« J’ai opté pour cette esthétique artificielle qui va dans ce sens. Je me suis inspiré de peintres comme Lawren Harris et York Wilson, qui proposaient une vision géométrique, quasi abstraite, des paysages canadiens. Expo 67 m’a également influencé… »

Une vue de l’esprit, le Canada ? Le cinéaste opine. « C’est une construction anglo-saxonne, un exercice d’auto-congratulation. Et puis… le concept des deux solitudes m’intéresse parce que je vis en plein milieu […] Il y a tellement de Québec bashing au Canada et, d’une certaine façon, je voulais que le Québec incarne dans mon film tout ce qu’il y a de bien dans l’univers. »

Dans le même ordre d’idées, Matthew Rankin présente sa ville natale, fief de Guy Maddin justement, comme jamais on ne l’a vue auparavant : une cité dangereuse tout de bas-fonds en carton-pâte et de dégénérescence humaine cabotine. Là encore, nul désir d’authenticité.

« J’ai parfois l’impression qu’il y a une compétition entre les artistes de Winnipeg pour savoir qui rendra la ville le plus weird. Je ris de ça, gentiment. Et il faut savoir qu’à Winnipeg, il y a le Garbage Hill : un parc érigé sur un ancien dépotoir. C’est dire que, sous le gazon, il y a des décennies de déchets stratifiés. C’est au fond ce que j’ai tenté de faire avec le film : montrer ce qui se cache sous la représentation proprette du Canada. »

J’ai vite été fasciné par un personnage que je découvrais à des lieues de l’image du premier ministre mythique qu’on garde de lui: sa vanité, son autodestruction, ses confusions romantiques

La séquence en question, pour l’anecdote, survient lors d’un voyage clandestin du protagoniste, parti assouvir une attirance irrépressible pour les chaussures féminines, fétiche prétexte à des scènes inoubliables impliquant un cactus volontairement phallique. On n’en dit pas davantage.

Ambiguïté onirique

D’ailleurs, le film a un rapport très libre avec la sexualité et la notion de genre. Ainsi, à titre d’exemple, il arrive que des actrices jouent des personnages masculins et que des acteurs jouent des personnages féminins, entre queerness et ludisme.

« Je voulais donner au film un côté bricolé de comédie musicale d’école secondaire, où tout le monde est bienvenu et où il y a un rôle pour tout le monde, peu importe le sexe ; on ne se soucie pas de ça au théâtre, alors qu’au cinéma, oui. Comme j’assume pleinement l’artificialité de mon film, ça me donne une certaine liberté. Une fois que j’ai décidé de m’en tenir à ce parti pris, je me suis simplement appliqué à trouver la bonne personne pour le bon rôle sans égard au genre. Cette dimension non binaire est le fun, je trouve. »

Pour revenir aux journaux de Mackenzie King à l’origine de l’aventure, Matthew Rankin s’adonna à leur lecture dans un contexte… particulier.

« J’ai lu seulement ses journaux écrits entre l’âge de 22 et 27 ans, de manière intermittente, souvent en diagonale, et généralement juste avant de me coucher. Si bien qu’il m’est arrivé de m’endormir en pleine lecture. Au réveil, je revoyais toutes sortes de flashs étranges et j’étais incapable de me souvenir s’il s’agissait de passages que j’avais lus, ou que j’avais rêvés. »

Or, le cinéaste ne chercha pas, en ces occasions, à déterminer où les faits s’arrêtaient et où son imagination avait pris le relais. Des années plus tard, en s’attelant à son projet de film, Matthew Rankin convint de préserver cette ambiguïté onirique. Laquelle compte parmi les plus belles qualités de son film : un objet cinématographique précieux, car d’une excentricité aussi rare que maîtrisée.

Désigné Meilleur premier long métrage canadien au TIFF, Le vingtième siècle sera présenté au FNC le 17 octobre au lendemain d’une leçon de cinéma en compagnie de Matthew Rankin. Le film prendra l’affiche à l’hiver 2020.

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