Phil Tippett, l’extinction attendra

Phil Tippett présentera à Montréal des extraits d’un ambitieux projet personnel, «Mad God», un long métrage qu’il a réalisé.
Photo: Tippett Studio Phil Tippett présentera à Montréal des extraits d’un ambitieux projet personnel, «Mad God», un long métrage qu’il a réalisé.

Le 21 septembre à l’Auditorium des diplômés de la SGWU de l’Université Concordia, on pourra entendre une légende de l’animation en volume, ou stop motion : Phil Tippett. Lauréat de deux Oscar, il s’est illustré, avec sa maîtrise de ce type précis d’animation, dans des films comme ceux de la trilogie originale de Star Wars, Robocop, ou encore Le parc jurassique. On l’a joint dans son studio de Los Angeles avant sa venue dans la métropole, à l’invitation du Festival Stop Motion.

Né en 1951 à Berkeley, en Californie, Phil Tippett trouva, comme bien des enfants d’alors, l’une de ses principales distractions au cinéma, puis devant la télévision lorsque celle-ci entra dans tous les foyers. D’emblée, ce furent les films fantastiques et de science-fiction qui frappèrent son imaginaire.

« Quand j’ai vu à la télé King Kong [Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, 1933], la créature, quelque chose s’est passé. Ensuite, quand j’ai découvert, cette fois en salle, Le 7e voyage de Sinbad [Nathan H. Juran, 1958], les effets spéciaux conçus par Ray Harryhausen m’ont jeté par terre. Bien sûr, j’ignorais ce qu’était la technique d’animation en volume : pour moi, c’était de la magie pure. »

Dès lors, Phil Tippett voulut en faire lui aussi. S’ensuivirent des études universitaires en art, un emploi dans un studio d’animation commerciale… Jusqu’au jour où un certain George Lucas le recruta pour concevoir, en animation en volume, un échiquier holographique pour un petit film intitulé Star Wars.

« Avec Jon Berg, nous avons aussi donné un coup de main pour la scène de la cantine, où on voit toutes les créatures créées par Rick Baker. Je ne pouvais évidemment pas prédire que le film deviendrait un tel phénomène, mais c’était évident que ça promettait. »

Monstres, robots et dragons

Heureux du travail accompli — la courte séquence de la partie d’échecs compte parmi les favorites des fans et a été reprise dans Le réveil de la force —, Lucas plaça Tippett et Berg à la tête du studio d’animation de sa société d’effets spéciaux Industrial Light and Magic en vue de la production de L’empire contre-attaque (The Empire Strikes Back, Irvin Kershner, 1980). Entre le monstre des glaces et les immenses robots AT-AT Imperial Walkers, les talents et l’imagination de Tippett furent encore davantage sollicités.

« L’atmosphère était tellement géniale. Oui, c’était intense et il y avait une pression énorme sur la production, mais il y avait un esprit de collégialité vraiment formidable parmi les animateurs. »

C’est sur ce film que Phil Tippett perfectionna la technique du go motion, dont il partage la paternité avec ILM. « Ça consiste à simuler un léger flou dans le mouvement et les contours de l’objet ou de la créature animée en volume. Ça augmente l’impression de fluidité et de réalisme. »

Au début, le choc a été terrible. J’en ai été gravement malade.  [...] À terme, ce n’était pas la fin, mais un tournant ; l’occasion d’une évolution. Je me suis ajusté.

Comme on fait à l’origine une captation image par image d’un « objet ou d’une créature » qui est en réalité fixe et qu’on déplace plan par plan, il en résulte des contours un peu trop tranchés et une impression de staccato qui tend à briser l’illusion. Le go motion atténue les deux.

Pour le film de Disney Le dragon du lac de feu (Dragonslayer, Matthew Robbins, 1981), Phil Tippett mit au point un dragon mémorable, et reçut une nomination aux Oscar, en poussant cette avancée technique. Les dragons, en l’occurrence, le fascinaient de longue date. De telle sorte qu’il avait déjà effectué maintes recherches, notamment en… paléontologie. On y reviendra.

Avec Le retour du Jedi (Return of the Jedi, Richard Marquand, 1983), Phil Tippett remporta un premier Oscar. Trois ans plus tard, son animation dans Robocop, de Paul Verhoeven, du robot ED-209 (dessiné par son protégé et futur associé Craig Hayes) marqua une génération.

Une révolution

Puis, survint l’un de ses plus hauts faits professionnels. Lequel vit le jour dans des circonstances pour le moins paradoxales. Sollicité par Steven Spielberg, pour qui il avait été consultant sur Indiana Jones et le temple maudit (Indiana Jones and the Temple of Doom, 1984), Phil Tippett se vit confier la réalisation des séquences de dinosaures pour le très ambitieux et très anticipé Le parc jurassique (Jurassic Park, 1993).

Seulement voilà, lorsqu’on lui montra des tests d’animation par ordinateur, Spielberg fut emballé (à raison). Tippet déclara alors fameusement : « I’ve just become extinct », se comparant aux dinosaures disparus, puisque croyant sa discipline tombée d’un coup en désuétude. Le réalisateur garda la réplique et la mit dans la bouche du paléontologue joué par Sam Neill.

« Au début, le choc a été terrible. J’en ai été gravement malade. J’ai été terrassé par une pneumonie. Steven a été merveilleux, très encourageant. À terme, ce n’était pas la fin, mais un tournant ; l’occasion d’une évolution. Je me suis ajusté. »

Grâce à ses connaissances en paléontologie, tiens tiens, et à sa compréhension des subtilités du mouvement, Phil Tippett supervisa les séquences de dinosaures. Fort d’un deuxième Oscar et capable désormais de fusionner techniques d’animation en volume et technologies numériques de pointe, il fonda le Tippett Studio.

Lors de son passage au Festival Stop Motion, Phil Tippett présentera des extraits d’un projet au long cours : Mad God, un long métrage qu’il a lui-même réalisé et qui vient d’entrer en phase de postproduction. Il s’agit d’un film entièrement artisanal, d’une minutie folle… Et qui rend compte, surtout, d’une passion inchangée pour l’animation en volume et de ses mille possibles cinématographiques.

Non, Phil Tippett n’est pas encore disparu.

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