Faites-moi cygne

À la lecture du scénario de «Le cygne de cristal», Alina Nasibullina n’a cessé de voir des parallèles avec sa propre existence.
Photo: Alice Chiche Le Devoir À la lecture du scénario de «Le cygne de cristal», Alina Nasibullina n’a cessé de voir des parallèles avec sa propre existence.

Depuis plus d’un an, phénomène assez rare, un film biélorusse fait la tournée des festivals à travers le monde, accumule les prix et met en lumière, un peu malgré lui, un pays n’ayant pas complètement liquidé son héritage communiste, et autoritaire.

C’est d’ailleurs beaucoup ce qu’a fui la cinéaste Darya Zhuk dans les années 1990 en s’installant aux États-Unis. Toutefois, celle qui passe maintenant son temps entre Minsk, la capitale de la Biélorussie, et New York a plus d’une fois souligné que Le cygne de cristal, son premier long métrage, n’est pas scrupuleusement autobiographique. D’ailleurs, l’actrice qui incarne cette jeune DJ rêvant d’aller à Chicago pour s’imprégner de house music, Alina Nasibullina, confirme que son personnage, Velya, ne constitue pas une copie conforme de la cinéaste.

« Cette manière de tout ramener à soi, ce n’est jamais très intéressant sur le plan artistique », insiste l’actrice originaire de Novossibirsk en Sibérie, de passage à Montréal pour la sortie québécoise de ce portrait d’une époque pas si éloignée de la nôtre. Née en 1990, tout juste une enfant lors de l’effondrement de l’empire soviétique, Alina Nasibullina a plongé dans un monde à la fois proche et lointain, vivant depuis près de dix dans l’effervescence de Moscou, fort différente du climat oppressant qui plombe toujours la Biélorussie, pays voisin de la Russie dont il partage la langue.

Or, à la lecture du scénario, elle n’a cessé de voir des parallèles avec sa propre existence, à commencer par les connaissances juridiques de l’excentrique Velya — dans les deux cas, elles ont abandonné des études en droit ! « J’ai été très surprise en lisant cela, mais ce ne fut pas la seule coïncidence qui a ponctué toute la production de ce film : je ne les compte plus ! » Mais c’est surtout le tempérament artistique, et frondeur, de cette fille en quête d’un visa, et de liberté, qui a plu à celle qui amorce sa carrière, non pas d’actrice, mais d’artiste. Une distinction à laquelle elle tient mordicus.

Avant d’entreprendre des études en interprétation dans une des meilleures écoles d’art de la capitale russe, cette femme gracieuse et souriante originaire de Sibérie a profité de son arrivée dans la grande ville pour entreprendre un voyage à l’intérieur d’elle-même, une année « où je voulais être moi-même tout en me foutant pas mal des autres ». Ce qui ressemble beaucoup à l’attitude de Velya, « qui n’a qu’une seule obsession : aller en Amérique ». Un rêve que ne partage pas nécessairement Alina, même si elle a déjà visité New York et Los Angeles dans le cadre de la tournée de promotion du Cygne de cristal, davantage séduite par l’idée de jouer dans des films français (« Un cinéma que j’adore. ») et suivant des cours pour maîtriser la langue de Molière.

Amusants parallèles

Ceux et celles qui ont vécu les années 1990 seront vite frappés par l’esthétique vestimentaire de ce personnage haut en couleur, croisement entre Cyndi Lauper et Madonna égaré au milieu de la grisaille de la déconfiture postsoviétique. Des références que l’actrice reconnaît volontiers, mais qui l’étonnent toujours. « C’est fou le nombre de personnes qui me parlent de cette époque avec émotion, qui me racontent leur enfance, qui se reconnaissent dans les aspirations de mon personnage. » Elle qui a jadis porté une perruque à la Marilyn Monroe pendant deux mois par pure provocation — Velya, elle, a opté pour le bleu ! —, qu’elle a remise quelques années plus tard dans une performance au Brésil que l’on peut voir sur son site Internet, constate encore là un amusant parallèle avec sa propre trajectoire artistique.

Derrière l’apparente insouciance de ce personnage qui n’hésite pas à duper son entourage et à multiplier les magouilles pour arriver à ses fins se profile une histoire qui illustre les rêves déçus d’une génération, tout en s’attaquant à certains problèmes actuels d’un pays encore figé dans l’autoritarisme. Même si l’actrice ne s’est jamais sentie sous haute surveillance, elle admet que la cinéaste, elle, ne pouvait pas tout dire, ni tout illustrer. « Une très courte scène de protestation à la fin du film a été coupée dans la version que l’on pouvait voir en Biélorussie », révèle-t-elle, ajoutant du même souffle, avec un sourire embarrassé : « Je ne sais pas trop si j’ai le droit de dire ça ! »

L’anecdote en dit long sur la situation cinématographique, et politique, d’un pays qui soumettait pour la première fois depuis 22 ans cette année sa candidature pour la course aux Oscar dans la catégorie du meilleur film étranger. Alina Nasibullina a activement participé à la promotion du Cygne de cristal, mais les efforts conjugués de toute l’équipe n’ont pas permis d’atteindre la sélection finale. Cette expérience et surtout ce tournage impromptu (l’actrice a été choisie une semaine avant le premier tour de manivelle !) ont modifié son parcours, sa manière d’aborder son métier, et pas seulement parce qu’elle est maintenant mère d’une fille âgée de sept mois. « Avant de rencontrer Darya Zhuk, je me suis demandé si je voulais vraiment être actrice, surtout à cause de cette posture un peu humiliante à toujours quémander des rôles. » Il lui a fallu un cygne (de cristal) pour changer d’avis.

Le cygne de cristal, de Darya Zhuk, prendra l’affiche au Québec le vendredi 20 septembre. En compétition au FCVQ, il sera présenté à Québec mardi, en présence de l’actrice, et jeudi.

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