Les stars aux ailes brisées

Renée Zellweger interprète Judy Garland dans le film «Judy».
Photo: TIFF Renée Zellweger interprète Judy Garland dans le film «Judy».

Elles ont marqué leur époque, en se cassant parfois la figure au bout du chemin de la gloire. Les biographies de femmes explosent au cinéma en cette ère de #MoiAussi, mais sur les plus touchantes s’imprime un sceau de tragédie.

Parmi la kyrielle de films biographiques féminins lancés au TIFF, certains s’imposent grâce aux performances d’actrices visant les glorieux sommets des Oscar. Grâce aussi aux destins douloureux mis en scène. L’envers de la médaille est souvent plus poignant que le côté lumineux. Sur l’autre versant de la montagne gravie, des stars s’écroulent.

Ainsi dans deux films du TIFF : Judy, de Rupert Goold, suivant la fin de la carrière de la chanteuse et interprète Judy Garland, et Seberg, de Benedict Andrews, concentré sur les dernières années de l’actrice militante Jean Seberg, icône de la Nouvelle Vague.

Archi connues ces deux vedettes d’hier ? Voire ! Les générations se suivent en effaçant la trace des autres. Les voici ressuscitées avec leurs ailes brisées. Célébrité, excès, dérives psychologiques, idéalisme parfois, le cinéma aborde leurs rêves écorchés.

Jean Seberg, la star américaine qui ne connaissait pas le sens du mot « dégueulasse » dans À bout de souffle, de Godard, est incarnée avec fougue et émotion par Kristen Stewart.

« Ne pas mettre de politique dans l’art ? Allons donc ! lançait la jeune interprète en conférence de presse. Avez-vous entendu parler de ce que le mot art signifie ? La façon dont vous réagissez au monde est politique et humaine et il n’existe aucune différence entre les deux. »

Le film, campé au début des années 1970, aborde la fin du mariage de Seberg avec l’écrivain français Romain Gary (Yvan Attal) et son implication de militante auprès des Black Panthers. À cause de sa liaison avec un des chefs du mouvement de libération des Noirs, Hakim Jamal (Anthony Mackie), la blonde actrice, de retour au pays, était surveillée par le truchement de micros par le FBI jusque dans son lit, ce qui la rendait à bon droit parano. Les pilules, la dépression attisaient son anxiété. Elle voulait aider sa société, mais elle voyait son émotivité et ses coups de coeur être retenus contre elle. Seberg devait mourir en 1979 à 40 ans. Suicide, dit-on. Personne n’en fut jamais vraiment sûr.

Avec l’écart des générations, les membres de l’équipe du film ont appris beaucoup sur cette période politiquement agitée des années 1970, contre la guerre au Vietnam et les inégalités sociales, avec un idéalisme à la clé et des dangers réels encourus. Kristen Stewart et le cinéaste sentaient la présence de Seberg sur le plateau, en spectre tutélaire.

Ce qui est frustrant dans la célébrité, c’est de se sentir volée

Le film, bien fait, plongeant le spectateur dans le bain du contexte explosif, s’accroche à un pan d’histoire américaine, alors que les militants des mouvements pour les droits civiques étaient traités comme des ennemis de la nation et que le FBI relayait des informations privées aux journaux, pour casser des têtes d’affiche. Les années de chasse aux sorcières n’étaient pas si loin…

Seberg, qui faisait la navette entre Paris et les États-Unis, avait incarné Jeanne d’Arc dans la version d’Otto Preminger. La vie de l’interprète fut elle-même un brasier.

« J’avais peur au départ de jouer ce rôle, confessait Kristen Stewart. Il n’y avait pas moyen de retrouver vraiment l’esprit de cette époque. Jean habitait un espace romantique qui m’est un peu étranger, mais je pouvais pénétrer son énergie d’intégrité. »

Là où le destin de Seberg rejoint celui de l’actrice de Twilight, c’est à travers la rançon de la gloire, avec ragots et rumeurs lancés sur leur sillage. « Ce qui est frustrant dans la célébrité, c’est de se sentir volée, assure Stewart, accrochée de son côté à l’ère des médias sociaux. Nous possédons quand même un meilleur contrôle de notre image aujourd’hui qu’en son temps… Tout le monde pouvait la faire trébucher. »

De l’autre côté de l’arc-en-ciel

Glorieux et misérable destin de femme également que celui de Judy Garland. La Dorothée du mythique Magicien d’Oz, la vedette du deuxième A Star Is Born, l’enfant chérie de l’Amérique aura été privée de son enfance.

La Judy de Rupert Goold, sous les traits de Renée Zellweger, fait peine à voir en cette fin des années 1960. Vieillie avant l’heure, alcoolique, bourrée de pilules multicolores, dépressive, boudée aux États-Unis pour son caractère impossible et son étoile ternie, la vedette en déclin part se faire voir ailleurs. Dans un théâtre londonien plus exactement.

Sa déchéance est un crève-coeur à l’écran. Le film, aux accents du Sunset Boulevard de Billy Wilder, est adapté de la comédie musicale End of the Rainbow, de Peter Quilter. Nulle prouesse cinématographique, mais un émouvant chant du cygne. Ce Judy repose entièrement sur la performance de Zellweger. Rôle sur mesure pour une nomination aux Oscar que celui de cette femme fragile, accrochée aux mirages de sa dignité, égarant puis retrouvant sa voix d’hier. La fin de carrière de Judy Garland constitue une bonne histoire, avec les anxiétés de la star, ses bons soirs, ses dérapages, les moments d’extase, les jeux avec un public fidèle ou excédé, les déboires sentimentaux, les trahisons, les solidarités insoupçonnées.

Renée Zellweger brille de tous ses feux, joue de nuances, de courage, de silences, de frémissements. Sans doute le spectre de Garland s’est-il posé sur son épaule aussi.

Chose certaine, le déclin et les affres des icônes en disent beaucoup sur la fragilité de la condition féminine dans la seconde moitié du XXe siècle. Faute de s’appartenir vraiment, elles évoluaient entre deux mondes, ciblées de toutes parts, avant de perdre pied.

Odile Tremblay séjourne à Toronto à l’invitation du TIFF

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