«Le coupable»: boussole morale

Sylvio Arriola, fragile et solennel, incarne un professeur de philosophie.
Photo: K-Films Amérique Sylvio Arriola, fragile et solennel, incarne un professeur de philosophie.

Le débat revient de façon périodique et les arguments, surtout ceux des opposants, ont été maintes fois entendus : en quoi l’enseignement de la philosophie au niveau collégial est-il utile ?

Dans Le coupable, le troisième long métrage d’Onur Karaman (La ferme des humains, Là où Attila passe), le cinéaste ne répond pas explicitement à la question, et le film ne risque pas de servir ses défenseurs. Pourtant, ce drame épouse la même démarche fragile et incertaine de ceux qui ont justement pour tâche de réfléchir, de dégager du sens, et non pas des certitudes absolues rassurantes. Et c’est à l’intérieur d’une salle de classe d’un cégep non nommé que l’on va tenter de comprendre ce qui guide ou désarçonne cette galerie de personnages.

 

Sans qu’il en soit le deus ex machina, Frédéric (Sylvio Arriola, à la fois fragile et solennel) fait un peu office de commentateur, celui qui témoigne de leurs tiraillements intérieurs, des dilemmes auxquels ils sont confrontés, oscillant souvent entre l’indignation et le déni. Professeur de philosophie, lui aussi est imbriqué dans ce récit légèrement éclaté, où certains personnages se croisent à peine tandis que d’autres partagent une intimité réelle, et le plus souvent malsaine.

C’est le cas d’Éloïse (Isabelle Guérard, plus convaincante dans la retenue), concierge neurasthénique là où Frédéric enseigne, gérant les conflits entre son nouveau conjoint et sa fille adolescente Cassandre (Camille Massicotte), colérique, vulnérable, imprévisible, et sous l’emprise d’un vendeur de drogue (Solo Fugère) aux plans machiavéliques. Entre les quatre murs de sa classe, Frédéric tente (à la dure !) de capter l’attention de ses étudiants, mais aussi de leur rappeler l’importance d’aller au-delà des évidences, que les positions manichéennes ne mènent à rien et qu’il serait hasardeux de compter sur Dieu pour calmer nos angoisses… À commencer par les siennes, car il est sensible aux charmes d’une de ses étudiantes et à ceux d’Éloïse, ce qui dénote un désarroi évident.

Dans ce qui ressemble tout à la fois à un tour de force, à une œuvre produite dans l’urgence et le dénuement et à un exposé illustré par des situations dramatiques au caractère viscéral, Le coupable essaie de réconcilier toutes ces nobles ambitions. Onur Karaman s’est temporairement éloigné des questions d’identité culturelle pour en creuser d’autres, dont celles au sujet de notre responsabilité individuelle devant le mal au cours d’une vie qui n’est que la somme de nos choix, comme le disait Albert Camus.

Les héros du Coupable, qu’ils soient philosophe, comptable ou concierge, semblent tous naviguer avec une boussole morale déréglée, trouvant parfois du réconfort auprès des autres, mais le plus souvent isolés, impression accentuée par une mise en scène dépouillée et un univers aux couleurs blafardes. L’enchevêtrement de leurs destinées apparaît parfois forcé, surtout que certains personnages secondaires sont esquissés à gros traits, tandis que d’autres se dévoilent peu à peu dans toute leur complexité et leurs contradictions.

Même si Onur Karaman ne cherche pas à promouvoir le travail essentiel des philosophes de collèges (la dévotion de celui du film est à géométrie variable), il s’est tout de même amusé à dépeindre l’évolution intellectuelle d’un étudiant (amusant Raphaël Lacaille) dont la stupidité abyssale s’atténue peu à peu au contact de Blaise Pascal. Un « douchebag » ayant un regard critique sur ses propres âneries ? L’homme est un roseau pensant, disait justement Pascal, et il n’est jamais trop tard pour pencher du côté de la réflexion, pourrait-on ajouter.

 

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Le coupable

★★★

Drame psychologique d’Onur Karaman. Avec Sylvio Arriola, Isabelle Guérard, Camille Massicotte, Solo Fugère. Québec, 2019, 77 minutes.