«Ma vie avec John F. Donovan»: les alter ego de Dolan

«Ma vie avec John F. Donovan» explore les notions d’identité et d’authenticité, non sans les teinter de rêve, de désir, de fantasme.
Photo: Shayne Laverdière «Ma vie avec John F. Donovan» explore les notions d’identité et d’authenticité, non sans les teinter de rêve, de désir, de fantasme.

Pour sa première incursion en anglais — comme réalisateur, car l’acteur a déjà accumulé plusieurs films —, Xavier Dolan ne se prive pas de moyens. Avec le résultat que ce The Death and Life of John F. Donovan (Ma vie avec John F. Donovan en version française) est d’une grande (et belle) complexité. Tissé par trois univers — le présent, le passé et l’inaccessible —, le récit explore les notions d’identité et d’authenticité, non sans les teinter de rêve, de désir, de fantasme.

Xavier Dolan a changé de langue, a renouvelé pour les besoins sa famille d’acteurs, mais il demeure lui-même. Son septième long métrage est porté par le style excessif qui lui est habituel, ses ralentis, ses plans contrastés, son enrobage musical, ses dialogues emportés, sa rage aussi, ou ses cris. Pour le meilleur et pour le pire, The Death and Lifeof John F. Donovan est du Dolan. La trame narrative repose sur la relation épistolaire que Rupert, âgé de 11 ans, dit entretenir avec son idole, l’acteur du petit écran John F. Donovan. Celle-ci nous parvient cependant indirectement, racontée par le biais d’une entrevue que l’enfant devenu adulte accorde lors de la sortie d’un livre sur ladite relation. La mort de l’acteur, survenue dix ans auparavant, apporte sa dose de nostalgie et de mystère.

Il est beaucoup question du passé, d’un passé possiblement recomposé, et surtout d’un passé déjà porté par la réécriture d’un monde non vécu. Ces allées et venues dans le temps et dans l’espace, Dolan les multiplie sans pour autant nous mêler, prenant le soin, par exemple, d’y intercaler des fondus au noir.

La force du film tient à ce récit alambiqué et potentiellement fabulé. Chacun des protagonistes à l’avant-scène, de Rupert, narrateur à 11 ans comme à 21, à Donovan, acteur pris dans sa célébrité, a des raisons de protéger ses secrets. D’embellir sa vie. Et son entourage, de ne pas le croire.

Le point faible, et pourtant central, concerne la rencontre entre une reporter de terrain, dont on apprend trop de choses sans intérêt, et Rupert. Mise en scène (trop ?) sobrement, pratiquement sur un seul décor et autour d’un simple tête-à-tête, elle sonne faux. Elle rend même mal à l’aise lorsque le potentiel médiatique d’une réalité occidentale est comparé aux réalités d’autres sociétés. Malgré un sympathique et étonnant clin d’oeil à l’évolution des technologies, l’enregistrement de l’entrevue se fait avec un gros magnétophone à cassettes.

Si le thème des souvenirs enregistrés n’est pas nouveau — la filmographie d’Atom Egoyan et Being at Home with Claude de Jean Beaudin, pour ne citer que le cinéma canadien —, on dirait que Xavier Dolan (re)met en scène ses propres relations avec les médias. Ce film a une propension autobiographique et il n’est pas nécessaire de connaître la vie du cinéaste pour le comprendre.

Magnifique en Rupert enfant, Jacob Tremblay (quel nom, quand même) est l’alter ego de Dolan, à la fois surdoué, aimant sa mère (Natalie Portman) et fasciné par la télé américaine. Le Donovan imaginé (Kit Harington) est à son tour un alter ego, aussi lié à sa mère (Susan Sarandon), mais également torturé et troublé en son âme. Le « Je sais ce que je veux et qui je suis » que lui lance un amant éphémère s’entend comme un appel aux Rupert du monde à affirmer leur différence. L’insistance sourde à inclure des références personnelles, c’est ce qui plaît et déplaît en même temps chez Dolan. Et ce, depuis J’ai tué ma mère.

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Ma vie avec John F. Donovan (V.F. de The Death and Life of John F. Donovan)

★★★

Drame de Xavier Dolan. Avec Kit Harington, Jacob Tremblay, Natalie Portman, Susan Sarandon, Kathy Bates. Canada–Grande-Bretagne, 2018, 123 minutes.