«Aquarela»: le goût de l’eau

Dans quelles contrées sommes-nous? Rarement le spectateur en aura une idée claire et précise, devinant peut-être qu’il est quelque part dans la glaciale Russie, au cœur de l’opulence tropicale d’un pays d’Amérique du Sud, ou dans une ville américaine fortement secouée par les éléments en folie.
Photo: Métropole Films Dans quelles contrées sommes-nous? Rarement le spectateur en aura une idée claire et précise, devinant peut-être qu’il est quelque part dans la glaciale Russie, au cœur de l’opulence tropicale d’un pays d’Amérique du Sud, ou dans une ville américaine fortement secouée par les éléments en folie.

Le terme portugais aquarela signifie « aquarelle », cette peinture à base d’eau et aux couleurs transparentes. Le documentariste russe Viktor Kossakovsky se fait également peintre dans Aquarela, une vaste immersion à la fois planétaire et intemporelle sur le pouvoir et les formes de l’eau : les plus majestueuses comme les plus dévastatrices.

Dans quelles contrées sommes-nous ? Rarement le spectateur en aura une idée claire et précise, devinant peut-être qu’il est quelque part dans la glaciale Russie, au cœur de l’opulence tropicale d’un pays d’Amérique du Sud ou dans une ville américaine fortement secouée par les éléments en folie. Ce flou artistique nous oblige à contempler avec encore plus d’intensité la diversité des tableaux qui se succèdent, ceux d’une nature figée par le froid, sculptée par le temps et les éléments, ou déterminée à ravager ce que les hommes ont construit pour la dompter.

Viktor Kossakovsky semble reconnaître ce pouvoir énorme, adoptant une posture contemplative pour la décrire, à défaut de la comprendre, surtout dans ses aspects les plus impitoyables. Et rien de mieux qu’un immense lac gelé, sur lequel circulent quelques âmes en peine, pour en illustrer toute la puissance. Que font ces gens dans ce désert blanc et inhospitalier ? Sont-ils des pêcheurs ? Oui, en quelque sorte, mais ce qu’ils cherchent ne relève pas de la partie de plaisir, en quête qu’ils sont de carcasses métalliques et sur une glace qui peut se rompre à tout moment — chaque craquement devient vite insoutenable.

Ce premier tableau dévoile les intentions esthétiques d’un cinéaste contemplant son sujet plus qu’il ne le scrute, et le faisant parfois à ses risques et périls. Car Aquarela procure sa large part de vertiges, alors que Kossakovsky pourrait tout aussi bien figurer parmi les victimes d’un ouragan ou d’inondations, s’enfoncer dans la glace ou observer les vagues si puissantes qu’elles semblent vouloir l’avaler.

Ce goût immodéré du danger offre un étonnant contraste avec sa manière respectueuse d’observer la nature en perpétuelle transformation, et qui déploie une force inouïe pour ramener l’homme à plus d’humilité. Devant tant de paysages stupéfiants, ceux d’un barrage sur le point de céder en Californie ou la ville de Miami balayée par des vents puissants déracinant au passage des palmiers, on ne peut que s’incliner.

Dépouillé de commentaires pompeux ou alarmistes, Aquarela observe tout de même des bouleversements qui n’ont parfois rien de naturel : les glaciers et les icebergs souffrent eux aussi de la chaleur, se sectionnant et s’étiolant sous nos yeux, principalement au Groenland, un des tristes épicentres des changements climatiques et de son caractère implacable. D’où parfois les rugissements du groupe finlandais au nom approprié dans les circonstances, Apocalyptica, moment irritant pour les oreilles peu sensibles à la musique métal, d’autant plus que le film baigne le plus souvent dans un silence bienveillant, ponctué des mouvements de toute cette eau parfois hors de contrôle.

Car elle semble tout aussi impitoyable sur ce voilier qui traverse l’Atlantique avec une caméra rivée à son mât ou dans une vision sous-marine, le cinéaste collé aux pattes de chevaux pataugeant dans une eau boueuse, superbe et tragique évocation d’une contrée inondée, comme laissée à elle-même. Au milieu de toutes ces splendides compositions où l’horreur côtoie le sublime, Viktor Kossakovsky fait de l’eau un personnage complexe, dont la beauté spectaculaire ne fait pas oublier la puissance dévastatrice. Jamais le documentariste n’opte pour une posture pédagogique, trop soucieux de vouloir saisir une force immense, et de le faire en toute humilité.

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Aquarela

★★★★

Documentaire de Victor Kossakovsky. Grande-Bretagne–Allemagne– Danemark–États-Unis, 2018, 90 minutes.