Renaud Gauthier, ou l’heureux traumatisme

Renaud Gauthier qui présente son film «Aquaslash» à Fantasia.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Renaud Gauthier qui présente son film «Aquaslash» à Fantasia.

Il fait beau, il fait chaud : quoi de mieux qu’une virée aux glissades d’eau ? Refuge par excellence en été, le parc aquatique rime volontiers avec cris de joie. Dans Aquaslash toutefois, la gaieté tourne vite à l’effroi lorsqu’une cohorte de jeunes de 18 ans venus célébrer leur diplomation du Valley Hills High School vient rougir les bassins après qu’une main meurtrière eut piégé les installations. Un peu gros, comme prémisse ? Ce l’est, et c’est voulu. Avec son sanguinolent second opus projeté lundi à Fantasia, Renaud Gauthier reluque du côté du pastiche.

De son propre aveu amateur d’horreur et d’humour « camp », c’est-à-dire caractérisé par une outrance telle qu’aucune ambiguïté ne subsiste quant au ludisme de la proposition, le cinéaste québécois se plaît à fusionner les deux. Cela, jumelé à une sensibilité résolument rétro.

« J’ai grandi dans les années 1980 : je suis un enfant des eighties, et ça transparaît dans mon travail, c’est indéniable », explique Renaud Gauthier.

« Je me souviens, tit-cul — je devais avoir 8 ans —, mon père me dumpait au cinéma Chomedey, à Laval. J’y passais des journées entières. Pour un dollar, on voyait quatre films, n’importe quoi. C’était rempli d’enfants ; une vraie garderie “grindhouse” [qui désigne les salles spécialisées dans les films de série B]. C’est là que j’ai vu à 9 ans La course à la mort (Death Race 2000), avec du sang orange et des bolides qui écrasent du monde pour marquer des points. C’est resté gravé dans ma mémoire. »

Je me souviens, tit-cul — je devais avoir 8 ans —, mon père me dumpait au cinéma Chomedey, à Laval. J’y passais des journées entières. Pour un dollar, on voyait quatre films, n’importe quoi.

Durant ces mêmes années 1980, le Canada produisit une pléthore de films d’horreur regroupés sous l’appellation « canuxploitation », des films en général qui prétendaient se dérouler aux États-Unis tout en trahissant leur origine véritable. Renaud Gauthier s’en reput également, et Aquaslash se veut, entre autres, un hommage à ces « canuxploitations » d’antan. L’ironie étant que le film, bien que tourné en anglais, a été financé par la France.

« Au début, les producteurs me disaient : “Ce serait chouette que ça se passe en Californie, non ?”. Un peu too much : j’ai proposé le Connecticut. Le tournage s’est échelonné sur quinze jours seulement, au Super Aqua Club de Pointe-Calumet. »

Les influences

Le titre est en soi révélateur. Aquaslash : slash comme dans « couper », mais surtout comme dans « slasher », un sous-genre du cinéma d’horreur offrant une galerie de jeunes gens en pâture à un maniaque outillé de diverses armes blanches. Les années 1980, à nouveau, représentent l’âge d’or du « slasher ». Certains de ses films phares, comme Vendredi 13(Friday the 13th) et Massacre au camp d’été (Sleepaway Camp) viennent en tête pendant Aquaslash qui, hormis la jeunesse de ses protagonistes malchanceux, ne révèle qu’à la toute fin l’identité surprise de l’assassin (rappelons que Jason n’est pas le tueur dans le Vendredi 13 originel).

Une tradition, pour le compte, héritée de la littérature. « J’adore les “whodunit” à la Agatha Christie, où on a tout un paquet de suspects potentiels. Meurtre au soleil (Evil Under the Sun) est un autre film qui m’a marqué, enfant », se souvient Renaud Gauthier.

Pour qui ne l’a pas vu, il s’agit d’une adaptation délicieusement « camp », faut-il s’en étonner, d’un roman de la Reine du crime. « Et de fait, dans Aquaslash, j’ai plein de personnages présentés comme suspects potentiels ; je me suis beaucoup amusé avec ça. »

Qui a fait le coup ? Est-ce le secouriste maladivement jaloux ? Ou cet homme d’affaires qui rôde en périphérie ? Ou le propriétaire endetté ? Et pourquoi pas une meurtrière ? La secouriste indifférente, la mère choquée par les comportements dont elle est témoin, l’épouse trompée du patron : les candidates ne manquent pas.

Figures archétypales

De poursuivre le cinéaste, ses scénarios partent toujours d’un flash. Pour Aquaslash, il s’est un jour demandé ce qu’il adviendrait si un désaxé plaçait des lames de rasoir dans une glissade d’eau. S’il n’a pas recours à ce concept précis dans son film, Renaud Gauthier n’en a pas moins imaginé une fort perturbante variation.

Or, on le soulignait d’office, les desseins de l’auteur sont d’abord satiriques. Des effets gore signés Rémy Couture à la débauche de corps dévêtus, tout est si excessif qu’on ne peut qu’en rire. « Il y a une recette à ces films d’horreur là, et quand on y a recours, c’est important d’utiliser l’humour. En tout cas, ça l’est pour moi. »

Cela permet de marquer une distance par rapport aux clichés qu’on emploie en toute connaissance de cause, de signaler l’intertextualité à l’œuvre. Depuis Frissons (Scream), en 1996, le cinéma d’horreur s’en fait une spécialité.

Dévoilé à Fantasia en 2013 avant d’être convié à maints festivals, le premier long métrage de Renaud Gauthier, Discopath, donnait déjà le ton. On y contait les méfaits d’un jeune homme que la musique disco pousse irrépressiblement à tuer. Là aussi, l’intention était résolument parodique.

Production fauchée bourrée d’inventivité, Discopath se distinguait par un deuxième degré Grand-Guignol et une connaissance aiguë de l’esthétique et des conventions du genre. Rebelote avec Aquaslash. Chez ces jeunes gens adeptes de sexe et de drogue comme futures victimes désignées et ce vieil homme inquiétant qui les met en garde dès le départ, les amateurs reconnaîtront des figures archétypales, en version amplifiée. Ah, et c’est sans oublier l’incontournable « traumatisme d’enfance » montré lors de retours en arrière en guise de motif possible des agissements du tueur.

Ce dernier poncif, là encore satirisé, est présent dans Aquaslash comme il l’était dans Discopath. Un vestige du temps où le petit Renaud Gauthier dévorait le type de films qu’il s’emploierait plus tard à pasticher ? « Ah ! Je n’y avais jamais pensé ! En plus, dans Aquaslash, comme on manquait d’argent, j’ai moi-même joué la victime immergée du flashback ! C’est pas tout : dans Discopath, c’est aussi moi qui meurs dans le flashback ! Le subconscient… Y’a quelque chose là ! » admet-il en riant.

Démarche cohérente

Lorsqu’on l’interroge sur ce qui l’occupe en ce moment, Renaud Gauthier confie plancher sur un giallo, un genre italien très populaire au cours des années 1970 alliant horreur et, tiens tiens, whodunit : « Le titre est Moonlight Vendetta. Ça se déroule dans l’univers des spectacles de variétés. Je voudrais le tourner à Montréal, qui “passerait  pour Miami.” »

Il y a en outre Belle chasse, une biographie de Jean-Paul Mercier, l’associé du criminel Jacques Mesrine, qui fait rêver Renaud Gauthier. « Je ne suis pas intéressé que par l’horreur », note-t-il au passage.

Certes, mais un fil conducteur demeure : ce sont là deux projets qui, à l’instar de Discopath et d’Aquaslash, sont situés, pour ne pas dire « campés » dans le passé. Énième rappel de l’importance de cette éducation cinématographique si particulière reçue au cinéma Chomedey ?

« Il faut croire ! C’est tout moi, ça : je collectionne les vieux films, je collectionne les vieux chars… »

On n’ira pas lui en faire reproche, à Renaud Gauthier. Manifestement, la nostalgie lui réussit.

Aquaslash est présenté le 29 juillet à Fantasia.

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