Les arcanes de l’adolescence au féminin

Jennifer Reeder est l’auteure estimée de plus d’une douzaine de courts métrages sélectionnés dans la plupart des festivals d’importance.
Photo: Kinga Michalska Jennifer Reeder est l’auteure estimée de plus d’une douzaine de courts métrages sélectionnés dans la plupart des festivals d’importance.

Carolyn Harper a disparu. Vexé qu’elle ait repoussé ses avances, Andy, son petit ami, a filé dans sa voiture en l’abandonnant au bord de la rivière, seule, en pleine nuit. Depuis, personne n’a revu l’adolescente dont l’absence, qu’on devine funeste, a un impact sur plusieurs membres de la communauté de Middle River, nom judicieusement vague pour une petite ville du Midwest réputée sans histoire. Évidemment, les secrets délétères pullulent sous l’apparente innocuité. Fable féministe à l’humour noir décalé et aux atours surréalistes fascinants signée Jennifer Reeder, Knives and Skin s’attarde sur trois amies de Carolyn : Joanna, Laurel et Charlotte. On s’est entretenu avec la cinéaste à l’occasion de sa venue à Fantasia.

Il faut savoir que Jennifer Reeder est l’auteure estimée de plus d’une douzaine de courts métrages sélectionnés dans la plupart des festivals d’importance. En 2016, on avait discuté avec elle au festival Regard où était présenté Crystal Lake, sur un groupe de skateuses adolescentes.

Dans son deuxième long dévoilé cet hiver à la Berlinale, la cinéaste poursuit une réflexion au long cours. « Tous mes films s’intéressent à différents aspects de l’adolescence au féminin. Avec Knives and Skin, je désirais déployer mon univers tout en densifiant mon propos : un long métrage permet non seulement d’approfondir les personnages, mais d’en développer plus. » Il en résulte un récit initiatique choral.

Un langage secret

Choral, le film l’est aussi au sens littéral. En effet, les trois protagonistes font partie d’une chorale scolaire dont les répétitions prennent valeur d’intermèdes poétiques. Les paroles de hits d’hier, repris en douceur, de manière quasi céleste, revêtent un sens inédit, poignant.

Lors d’une scène clé, des sous-titres roses révèlent ce que se murmurent à l’oreille les jeunes filles, chacune son tour, pendant le chant. « C’est un procédé que j’ai mis au point dans mes courts métrages. Je cherchais une façon intéressante de rendre compte du langage secret qu’utilisent les jeunes filles, qui renvoie à une intimité particulière. »

L’une d’elle dit par exemple : « Je suis plus inquiète que je le laisse paraître ». On comprend alors que cette espèce d’indifférence amorphe que l’on avait jusque-là perçue chez les adolescentes n’était que poudre aux yeux.

« Exactement. Cette scène révèle comment elles se sentent vraiment par rapport aux événements, à ce traumatisme, mais aussi par rapport à l’école, à leur famille, à leur sexualité… Jusque-là, elles ont arboré un masque de confiance, un masque chill, mais c’était pour pouvoir fonctionner dans un contexte pénible. »

Car, outre le sort incertain de Carolyn, Joanna, Laurel et Charlotte doivent composer avec maints autres maux : dépression — voire renoncement — des parents, amours compliquées, intimidation, enseignants libidineux… Et lorsqu’elles chantent, elles parlent en quelque sorte de tout cela, indirectement, mais intimement.

 
Photo: Newcity Chicago Film Project De gauche à droite, Laurel, Carolyn, Joanna et Charlotte, des personnages du film «Knives and Skin»

« Je tenais à ce qu’on comprenne qu’elles ressentent les choses très intensément, mais qu’elles gardent pour elles cette intensité. Comme pour les sous-titres, avoir une chorale d’adolescentes qui chante un succès des années 1980 comme une incantation, un éloge funèbre ou une berceuse, c’est une technique dont j’ai tâté dans mes courts. Par exemple, Our Lips Are Sealed de The Go-Go’s […] devient un hymne de « girl power », mais un peu triste, parce que ça exprime que ces jeunes filles ne vivent pas dans un monde de liberté comme on le prétend : elles doivent se battre et être solidaires. »

C’est là une autre constante dans l’oeuvre de Jennifer Reeder : montrer combien le monde peut être hostile, insidieusement ou sans vergogne, envers ces jeunes filles en voie de devenir jeunes femmes. La séquence d’ouverture menant à la disparition de Carolyn est éloquente puisqu’elle illustre la violence banalisée que constitue l’insistance à avoir une relation sexuelle malgré un non-consentement clairement exprimé.

Si Carolyn n’a pas eu de chance au début, Laurel, elle, remet les pendules à l’heure à la fin et réclame respect. Agressée verbalement par Andy devenu brièvement un petit ami qu’elle a décidé de larguer, elle assène à ce dernier : « Je ne suis pas une salope. Je ne suis pas une agace. Tu traites les filles comme de la merde. » Dans l’intervalle, les amies de Laurel la rejoignent tandis que les copains d’Andy s’éclipsent. Image forte.

Mosaïque humaine

Outre qu’il est résolument féministe, le cinéma de Jennifer Reeder défend des valeurs inclusives, axé sur la diversité qu’il est. Pour autant, la cinéaste ne donne pas dans le didactisme, puisque n’en faisant jamais un enjeu narratif dont discutent les personnages. Il s’agit d’une réalité admise.

« Je voulais que mon film propose une vision des petites villes américaines correspondant à la réalité que je connais, que je vois tous les jours, mais peu ou pas au cinéma. Je voulais que ce soit authentique. Je me suis inspirée de la municipalité où j’habite, au sud de Chicago : c’est très col bleu, très classe moyenne. La diversité ethnique et culturelle est riche, et tout le monde est uni par une réalité socioéconomique similaire. C’est ce que j’ai tâché de reproduire sans jouer à la cinéaste blanche opportuniste qui fait du tourisme par rapport à la diversité. »

Joanna, Laurel, Charlotte, mais aussi Carolyn que l’on revoit lors d’apartés oniriques, de même que leurs familles respectives, reflètent cela, cette mosaïque humaine. Les convictions, la ferveur, de Jennifer Reeder, n’ont rien de feint.

« Le cinéma était pour moi une religion quand j’étais adolescente. Être en mesure de me reconnaître dans un personnage féminin et de me sentir reconnue à travers lui m’était indispensable. »

Le pouvoir du cinéma, elle y croit. Et son cinéma, elle le veut inclusif. « Comme cinéaste, je me suis donné la responsabilité, la mission, que mes films parlent à un public varié. Qu’ils établissent une connexion. Qu’une jeune fille, une jeune fille de couleur, une jeune fille queer de couleur [telle Laurel], et je peux continuer sans fin, puisse s’y reconnaître. Mon féminisme est intersectionnel, point barre. C’est présent dans tous mes films. La représentation compte. »

De Lynch à Akerman

Son amour du septième art est resté inchangé, note-t-elle. Non que la précision soit nécessaire : bien que foncièrement original, Knives and Skin affiche plusieurs influences directes et indirectes. La mère de Carolyn qui erre dans la maison en robe de chambre, couteau à la main, fait songer à celle de Carrie dans le film de Brian De Palma. Sans oublier la préparation de ce pain de viande, hommage à Jeanne Dielman, 23 Quai du Commerce, 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman.

Et cette prémisse qui rappelle celle de Twin Peaks, de David Lynch. Plus tard, la vue en gros plan des lunettes de la disparue sur un gazon frais coupé renvoie au plan de l’oreille tranchée dans Blue Velvet… « J’aime la manière qu’a Lynch d’intégrer un humour noir très… singulier, et complètement inapproprié, dans des scènes troubles. Le personnage de la mère de Joanna, qui recouvre son oreiller d’aluminium parce qu’elle dit être allergique à son environnement témoigne de ma fascination pour le personnage de Carol White dans Safe, de Todd Haynes. Je me suis aussi inspirée des éclairages baroques de Suspiria de Dario Argento. »

D’ailleurs, il est un passage musical de Knife and Skin qui déborde du local de répétition de la chorale et qui, lui aussi, atteste la cinéphilie de Jennifer Reeder. « Je ne suis pas une inconditionnelle de Paul Thomas Anderson, mais j’adore Magnolia, et dans mon film, je rends hommage à la séquence où tous les personnages se mettent à chanter Wise Up. Il y en a plusieurs que cette séquence de Magnolia horripile, mais moi, elle m’émeut. »

Tous ceux et celles qui ont failli à Carolyn, ou à qui elle manque, entonnent Promises, Promises, de Naked Eyes. C’est tout à la fois beau et, pour reprendre l’expression de Jennifer Reeder, « un peu triste ».

Un paradoxe qui trahit l’humeur actuelle de la cinéaste. De fait, lorsqu’on lui avait parlé en 2016, Jennifer Reeder croyait comme de nombreuses personnes à la victoire prochaine d’une première femme à la présidence des États-Unis. On connaît la suite.

« Depuis ce temps, il y a eu des reculs pour les communautés LGBTQ, les immigrants, les femmes… les femmes ! On s’est remis à vouloir décider à notre place au sujet de nos corps ! Ça m’épuise. Mais il faut continuer de se battre, d’être solidaires. » Et de faire des films comme Knives and Skin.

Knives and Skin est projeté en première québécoise le 18 juillet à Fantasia.