«Les estivants»: les maux de la tribu

Comme à son habitude, Valeria Bruni Tedeschi joue à fond sa dualité franco-italienne, s’entourant de gens de sa tribu et de sa famille artistique.
Photo: Axia Films Comme à son habitude, Valeria Bruni Tedeschi joue à fond sa dualité franco-italienne, s’entourant de gens de sa tribu et de sa famille artistique.

Ne soyez pas dupes devant Les estivants : Valeria Bruni Tedeschi convoque Gorki (pour le titre), Tchekhov (pour le rire mélancolique émanant des grandes familles bourgeoises sur le déclin), Fellini (pour quelques situations absurdes et brumeuses) et Woody Allen (pour l’héroïne névrosée qu’on dirait sortie de Husbands and Wives), mais c’est d’abord et avant tout d’elle, et d’elle seulement, qu’il est question.

Encore une fois, pourrait-on dire… Lorsque l’actrice s’est transformée en réalisatrice, sa famille, riche et célèbre, est littéralement devenue le théâtre de son cinéma, y ajoutant souvent une pincée d’humour corrosif (Il est plus facile pour un chameau…, Un château en Italie). Elle s’octroyait rarement le beau rôle, toujours présente mais sous ses aspects les plus irritants, souvent opiniâtre et excessive, une posture qui visiblement lui plaît.

Toujours séduite par les stratagèmes de l’autofiction, elle se nomme cette fois Anna, cinéaste et scénariste en panne sèche, de même qu’amoureuse larguée par un bel acteur ténébreux (bonjour les clins d’œil à sa rupture tapageuse avec Louis Garrel). Après une présentation désastreuse de son nouveau projet de film devant ceux et celles qui ont le pouvoir de le financer, cap sur la Côte d’Azur dans une variation méditerranéenne de Downton Abbey : les castes supérieures, et indolentes, à l’étage, tandis que les domestiques s’agitent au sous-sol et autour de cette propriété magnifique.

Ce huis clos ensoleillé rassemble une vingtaine de personnages de tous les âges et de toutes les conditions, chacun traînant ses misères, ses espoirs et des blessures d’enfance étalées entre la poire et le dessert (un rare moment de grâce avec Valeria Golino en beauté désespérée à l’italienne). Cela va bien sûr des valets épuisés, surtout devant la paresse et la mesquinerie de leurs maîtres, tandis que ces derniers se prélassent en attente d’un amant qui ne viendra jamais, d’une quelconque guérison des maux qui les assaillent ou d’un miracle pour sortir de la débâcle financière. Sans compter le fantôme d’un frère qui pourrait bien être la vedette fantomatique du prochain film d’Anna.

Comme à son habitude, Valeria Bruni Tedeschi joue à fond sa dualité franco-italienne, s’entourant de gens de sa tribu (dont sa mère, Marisa Borini, et celle d’une certaine Carla Bruni) et de sa famille artistique (tout particulièrement Noémie Lvovsky, coscénariste du film, ici en scénariste frustrée et soumise aux humeurs d’Anna). Tout cela pour ficeler un portrait de groupe où le malheur se porte avec le sourire, chacun dissertant sa leur condition tout en cultivant un immobilisme qui donne aux personnages de Tchekhov des allures de jeunes cadres dynamiques.

La pauvre scénariste laissée à elle-même et bien en mal d’assumer son statut de femme de gauche devant un industriel sans âme (Pierre Arditi, sans éclat) lance avec dépit : « J’ai pas envie d’être ici. » La réplique fut-elle écrite par Lvovsky ? Elle apparaît tout de même prémonitoire d’un inconfort qui a vite gagné le spectateur et qui ne le quittera qu’à la fin…

Les estivants

★★ 1/2

Comédie dramatique de Valeria Bruni Tedeschi. Avec Valeria Bruni Tedeschi, Pierre Arditi, Valeria Golino, Noémie Lvovsky. France–Italie, 2018, 128 minutes.