«Noureev»: quête d’absolu

Le réalisateur Ralph Fiennes, acteur célébré, joue ici fort bellement le professeur de Noureev, Alexandre Pouchkine.
Photo: Métropole Films Le réalisateur Ralph Fiennes, acteur célébré, joue ici fort bellement le professeur de Noureev, Alexandre Pouchkine.

Même pour quiconque n’a jamais vu un spectacle de ballet de sa vie, le nom Rudolf Noureev risque de sonner une cloche. Il compte en effet parmi ces quelques danseurs qui, parce qu’aussi prodigieusement doués que charismatiques, surent transcender cet art et s’y imposer comme légendes. Sa vie fut mouvementée à souhait, de sa naissance sur le transsibérien en 1938 à sa mort en France, sa patrie d’accueil, en 1993. Patrie d’accueil, car en 1961, le jeune Russe déjà fort ambitieux déserta à la faveur d’une tournée. Un épisode spectaculaire sur lequel revient Ralph Fiennes dans le drame biographique Noureev.

Intitulé The White Crow en version originale, le protagoniste se décrivant comme un corbeau blanc qui détonne dans la nuée noire, le film porte simplement le titre Noureev dans sa version sous-titrée en français (le dialogue est en russe, en anglais et en français).

La fameuse naissance, dont on dit qu’elle aurait pu être romancée a posteriori par le principal intéressé, mais qu’importe, ouvre le film lors d’un passage vidé de couleur presque jusqu’au point du noir et blanc, mais pas tout à fait. Cette palette exsangue reviendra ponctuellement lors de retours en arrière dans la petite enfance du protagoniste qui, au hasard d’une rare sortie, découvrit un soir non seulement le ballet, mais sa raison d’être.

La couleur s’amène, froide néanmoins, lors des années formatrices qui culminent dans le film par l’entrée de Rudolf Noureev à l’Académie de ballet Vaganova à Saint-Pétersbourg, à 17 ans. Il s’agit d’un passage clé, en cela qu’on y est témoin du tempérament en acier trempé de Noureev. Assez vite, on comprend qu’il avait autant de caractère que de talent, et qu’il était prêt à tout sacrifier dans sa quête de quelque chose allant au-delà de l’excellence. Cela passa par la meilleure école de Russie, où le gouvernement communiste refusa initialement de l’envoyer, mais où Noureev étudia au bout du compte après s’être obstiné au risque de tout perdre (le régime communiste réprouvait les têtes fortes).

Plus tard, cela passa par un épanouissement professionnel à l’Ouest. Quoique, si l’on en croit le film, lui-même inspiré par la biographie de Julie Kavanagh, Rudolf Noureev ne s’est pas amené en France avec ses collègues danseuses et danseurs avec pour dessein de déserter. C’est à force de se mêler à la faune locale, au grand déplaisir du chaperon chargé de surveiller les moindres faits et gestes de la délégation, que ses entraves jusque-là invisibles lui apparurent. Et lui devinrent insupportables.

D’ailleurs, la couleur exhibe soudain, avec l’arrivée en France, des nuances chaleureuses.

Théorie et pratique

Ce parti pris esthétique du réalisateur Ralph Fiennes, acteur célébré de La liste de Schindler (Schindler’s List) et La constance du jardinier (The Constant Gardner), qui joue ici fort bellement le professeur de Noureev, Alexandre Pouchkine, s’avère plus concluant en théorie qu’en pratique. On comprend l’idée de vouloir distinguer, sur le plan formel, les trois époques, celles-ci étant présentées de manière non pas successive, mais alternée : chacune ayant un style visuel propre, on sait toujours où l’on se situe, « narrativement » parlant. Malheureusement, le corollaire de cette facture en trois temps est un ensemble élégamment mis en scène, photographié et monté, mais affichant un curieux manque d’harmonie. Parfois, moins, c’est mieux.

On évoquait l’élégance ambiante : c’est d’abord le scénario fluide de David Hare qui donne le ton en jonglant habilement avec lesdites époques. En fait, le récit tel qu’adapté par Hare, qui joue de maints allers-retours temporels comme il le fit dans sa superbe adaptation du roman Les heures (The Hours), était suffisamment limpide pour se passer d’esbroufe chromatique.

Très crédible

Et Rudolf Noureev ? Il est incarné par le danseur Oleg Ivenko, qui tient là son premier rôle au cinéma. Impossible de savoir s’il possède la présence de Noureev (on n’a pas connu ce dernier et ce n’est pas son interprétation de Rudolph Valentino dans le film de Ken Russell qui peut faire foi de son magnétisme), mais il est en tout cas très crédible.

Ivenko est particulièrement impressionnant dans les scènes d’entraînement en solo, où il n’y a qu’un mot pour qualifier le dévouement de Noureev à son art. Un mot qui, au fond, résume ce quelque chose qui réside par-delà l’excellence, et auquel n’accèdent qu’une poignée de mortels : absolu.

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Noureev (V.O. avec s.-t.f. de The White Crow)

★★★ 1/2

Drame biographique de Ralph Fiennes. Avec Oleg Ivenko, Ralph Fiennes, Adèle Exarchopoulos, Chulpan Khamatova, Ralph Fiennes, Raphaël Personnaz. Grande-Bretagne–France–Serbie, 2018, 127 minutes.