Quelques raisons d’être heureux

Aujourd’hui âgé de 91 ans, Fernand Dansereau a porté une grande variétés de chapeaux au cours de sa longue carrière, ayant été tour à tour producteur à l’ONF au début du cinéma direct, scénariste, cinéaste de fiction et documentariste.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Aujourd’hui âgé de 91 ans, Fernand Dansereau a porté une grande variétés de chapeaux au cours de sa longue carrière, ayant été tour à tour producteur à l’ONF au début du cinéma direct, scénariste, cinéaste de fiction et documentariste.

« J’ai l’impression que celui-ci, c’est le dernier », évoque, sans amertume, Fernand Dansereau. Pour ce réalisateur né en 1928, qui a connu de multiples carrières, producteur à l’ONF au début du cinéma direct, scénariste (Caserne 24, Shehaweh), cinéaste de fiction (Ce n’est pas le temps des romans, La brunante), et documentariste (L’autre côté de la lune, Quelques raisons d’espérer), l’heure est aux bilans. Mais avec un sourire aux lèvres.

Fernand Dansereau n’est pas peu fier de parler du Vieil âge et l’espérance, le troisième volet d’une trilogie documentaire sur le dernier versant de la vie, ses splendeurs et ses misères, une entreprise qui, sur papier, ne suscitait aucun enthousiasme. Or, en 2012, Le vieil âge et le rire avait réussi à vaincre les résistances de ceux qui ne voyaient pas la pertinence d’entendre la parole de gens qui, au soir de leur existence, ont pourtant beaucoup de choses à partager. Et souvent de l’énergie à revendre !

Cela n’empêche pas ses protagonistes d’être tout à la fois lucides, éloquents, fragiles, voire angoissés — devant un cancer sournois, un décompte implacable déterminé par la médecine palliative, ou alors les « pertes physiques », ces deuils successifs, inéluctables, qui forcent à ralentir, à se remettre en question. D’ailleurs, le cinéaste n’hésite pas à tourner la caméra vers lui-même, sur son lit d’hôpital, confessant l’étendue de ses souffrances, et le courage que son entourage a su lui insuffler pour continuer sa route.

Ce moment émouvant pouvait laisser croire que Dansereau ne franchirait pas le fil d’arrivée avant de mettre la touche finale à ce documentaire. « J’ai eu des peurs avec ce film, mais pas celle-là, admet le réalisateur. Au début de ma recherche, on m’a souvent demandé si j’allais aborder l’aide médicale à mourir, d’autant plus qu’à cette époque, un ami l’avait demandée, et reçue. Je craignais que ce sujet accapare tout le film, car mon objectif, c’était illustrer une sorte de sérénité face aux épreuves du grand âge. L’aide médicale à mourir, c’est dire : je ne la trouverai pas, je ne la trouverai plus… »

Certains des personnages croisés dans le documentaire précédent, L’érotisme et le vieil âge (2017), reviennent ici faire un tour de piste, comme le cinéaste Jean Beaudin, entouré d’autres camarades de cinéma (Marcel Sabourin, Jean-Claude Labrecque, Denys Arcand), la psychologue Édith Fournier, qui illumine le film malgré ses craintes face à l’avenir, ainsi que des spécialistes explorant toutes les facettes de cette phase ultime. « Je voulais des gens de tous les milieux, dont des scientifiques, mais aussi des témoignages personnels », souligne le cinéaste.

Parmi eux, Pierre-Charles Audet, dont le corps tout entier témoigne d’un départ imminent, se confie avec candeur, sans faux-fuyant, dans sa chambre de la Maison Aube-Lumière de Sherbrooke, centre de soins palliatifs. Le film lui est dédié, car il a tout déclenché. « On le voit brièvement dans L’érotisme et le vieil âge. Je ne le connaissais pas très bien, et il m’a contacté pour que j’aille le rencontrer, car il n’en avait plus pour très longtemps. Il souhaitait que je tourne quelque chose pour qu’il puisse dire ce qu’il avait à dire. Je suis revenu deux semaines plus tard avec une caméra et, après ce tournage, je savais qu’il fallait faire ce film. »

Les choses ne se sont pas toujours enclenchées aussi facilement pour Fernand Dansereau. Tandis que nous sommes installés dans un coin feutré des studios radio de Radio-Canada, nos échanges finissent par bifurquer sur ses rapports avec le diffuseur public, lui qui a écrit quelques-uns des grands succès télévisuels de la société d’État (Le parc des braves, Les filles de Caleb). Toute sa réflexion sur la vieillesse est en partie née des refus répétés qu’il a subis après la diffusion de Caserne 24. « J’étais alors au faîte de ma réputation, se souvient le scénariste. La direction du secteur des dramatiques voulait me commander autre chose, et le thème de la vieillesse, c’était leur idée. Trois patrons se sont succédé, chacun me faisant réécrire un projet qui n’a jamais abouti. J’avoue avoir éprouvé une grande et longue colère, mais je m’apercevais aussi que je devenais un peu “passé date” en termes stylistiques, surtout quand je regardais l’évolution des téléséries. J’avais pourtant un public qui prenait de l’âge, et j’ai décidé de continuer à parler à ce public. »

Devant les artistes à la longue et fructueuse carrière, il m’arrive d’oser une question hautement improbable, donnant lieu aux réponses les plus étonnantes, souvent révélatrices de la personnalité de mon interlocuteur : si vous ne pouviez sauver de la destruction qu’une seule chose de toute votre oeuvre, quelle serait-elle ? « Tout pourrait brûler, réplique immédiatement le réalisateur du Festin des morts. Rien de ce que j’ai fait ne va durer. Dans cent ans, plus personne ne va se souvenir de ça. » Aurait-il fait le même constat il y a vingt ans ? « Sûrement pas, dit-il sur un ton moins catégorique. Mais connaissez-vous beaucoup de détails de la vie de votre arrière-grand-père ? Non ? La même chose va nous arriver. Ce qui compte, c’est ce qui se passe aujourd’hui. »

Et comme on peut l’entendre dans ce documentaire qui donne quelques bonnes raisons d’être heureux peu importe l’âge : dans « vieillir », il y a le mot « vie ».

Le vieil âge et l’espérance, de Fernand Dansereau, prendra l’affiche au Québec le vendredi 26 avril.