Claire Denis: zones d’inconfort

La trame de «High Life» est régie par une temporalité morcelée.
Photo: Entract Films La trame de «High Life» est régie par une temporalité morcelée.

Un jardin idyllique couvert de bruine. Une botte qui dépasse funestement de sous la terre. Un décor aseptisé et vaguement décati. Les gazouillis d’un poupon. Dès les premières images de son nouveau film High Life, Claire Denis fait se côtoyer la vie et la mort en un saisissant jeu de contrastes. Le décor est en l’occurrence l’intérieur d’un vaisseau spatial, comme on le constate en découvrant un homme en tenue de cosmonaute affairé à une réparation dans l’espace tout en calmant à distance le bébé.

« Le jardin, le bébé et cet astronaute en plein travail sont les premières images qui me sont venues, avant même le début d’une histoire, confie Claire Denis. L’idée de l’espace, surtout, était là tout de suite. L’espace, c’est la solitude… » Et il faut savoir que la solitude est, chez la cinéaste, un thème récurrent.

En effet, les protagonistes de ses films sont très souvent des solitaires par choix ou par défaut. On n’a qu’à penser à son récent Un beau soleil intérieur, où Juliette Binoche jouait une peintre cherchant vainement le « vrai amour ». À maints égards cependant, High Life s’inscrit dans la continuité de 35 rhums, l’une des œuvres maîtresses de Claire Denis. On s’y attachait, pour mémoire, au parcours d’un conducteur de RER, père célibataire, partageant une complicité exclusive avec sa fille sur le point de quitter le nid.

« Les deux films sont très proches, absolument. J’en étais consciente pendant l’écriture [avec son collaborateur de longue date Jean-Pol Fargeau]. Plus globalement, le thème de la filiation m’est très cher. » Il est des exemples évidents, comme ce patriarche en quête d’un fils illégitime dans L’intrus, ou le clan tout entier dans Les salauds, d’autres plus subtils, comme ce frère qui devient, au terme de Nénette et Boni, le père de substitution de cet enfant à naître dont sa sœur ne veut pas.

Lois de la nature

Des rapports filiaux, faut-il le préciser, jamais simples. High Life, qui navigue en eaux troubles, est en cela caractéristique. Ainsi le premier mot que Monte, le père, apprend à Willow, sa fille, est « tabou ».

Cela, pour des motifs éminemment prosaïques : dans le vaisseau, tout est recyclé, y compris leurs urines, qu’ils reboiront après traitement. Or, il suffit d’une ellipse pour que, Willow désormais une jeune fille, le mot revête une autre dimension. Mal à l’aise, Monte enjoint à sa fille d’aller dormir dans son propre lit, ce qui étonne et contrarie Willow.

Photo: Entract Films Dès les premières images de son nouveau film, Claire Denis fait se côtoyer la vie et la mort en un saisissant jeu de contrastes.

« C’est un mot qui est partie intégrante du film. À partir du moment où un homme est seul, isolé, avec sa fille, l’idée de tabou est là. En même temps, c’est une idée qui est terrestre. Y compris lorsqu’on s’en remet à la mythologie. » D’où l’intérêt pour l’auteure de camper le récit dans ce contexte précis. Monte évoque ces « lois de la nature » qu’il ne faut pas transgresser, mais qu’est-ce que de tels concepts peuvent bien signifier pour Willow, enfant de l’espace ? Claire Denis s’abstient toutefois d’expliciter quoi que ce soit sur cet inceste potentiel, puisqu’il s’agit de cela, et maintient jusqu’au bout une ambiguïté complète. Ce n’est pas par pudeur, puisque là encore, un retour en arrière dans sa filmographie rappelle qu’elle a déjà abordé le sujet de manière frontale, dans Les salauds.

Scènes dures

Parlant de retour en arrière : la trame de High Life est régie par une temporalité morcelée. Ainsi le présent avec Monte et Willow est-il interrompu par un long flash-back montrant la vie à bord avant la naissance de la seconde… Il appert que ce vaisseau est un cargo-prison et que les détenus, hommes et femmes, naviguent vers un trou noir à des fins scientifiques. Bien que privés de rapports sexuels, les prisonniers sont soumis à des expérimentations de fertilité par la docteure Dibs (Juliette Binoche), personnage étrange et fascinant qui se compare elle-même à une sorcière. Ce faisant, Claire Denis fusionne en une même figure le scientifique et l’occulte.

« Là-dessus, je n’ai rien inventé. Shakespeare a multiplié les personnages de sorcières ; c’est une figure qui apparaît dans presque toutes ses tragédies. La sorcière, c’est une femme qui essaie d’aller au-delà du temps présent. Si on revient à la mythologie, le personnage qu’incarne Juliette, c’est aussi Médée. »

De fait, Dibs a beau être a beau détenir l’autorité, elle est prisonnière également pour s’être rendue coupable d’infanticide. Certains sont réfractaires à ses interventions. C’est le cas de Boyse (Mia Goth), une jeune femme d’emblée hostile, et de Monte, qui refuse de céder sa semence. Laquelle lui sera prise de force par Dibs après qu’elle l’eut drogué : un viol, entre autres scènes dures.

Un second viol, de Boyse cette fois, se soldera par le meurtre sanguinolent du coupable. En amont, on aura pu voir Dibs chevaucher avec volupté un appareil muni d’un godemichet lors d’une séquence saisissante.

Parfois, on voudrait détourner le regard sans y parvenir, captivé que l’on est. Trouble Every Day, autre film clé de l’auteure, engendrait le même phénomène avec son récit cru d’obsession amoureuse et de pulsions cannibales. Encore un tabou, tiens.

Temps fragmenté

Quoi qu’il en soit, ces deux lignes de temps intersectées deviennent de plus en plus tendues : la première en s’attardant à la survivance du père et de la fille et à leur relation, la seconde en se concentrant sur la révolte qui gronde chez les détenus.

« C’était important pour le film, et pour moi, cette fragmentation. C’est très difficile pour une cervelle comme la mienne de comprendre que ces gens-là ne vivent pas dans le même temps que sur Terre. Qu’eux vivent peut-être quatre, cinq ans, mais que sur Terre, ça représente trente ans. Et ça devient exponentiel, car tout à coup, un an devient 80 ans, parce que la vitesse est exponentielle. »

Et toujours sur le vaisseau, en tout temps, oui, ce rapport à envoyer lorsque 24 heures se sont écoulées afin que l’engin reçoive le signal de fonctionner pour une autre période de 24 heures…

« Je me suis rendue au Centre des astronautes européen, à Cologne, en Allemagne, pour y faire des recherches, et on m’a expliqué que lors des missions, tout est régi selon un cycle de 24 heures. C’est vrai dans toutes les installations spatiales. »

On évoquait deux temporalités, mais pour être parfaitement exact, le film en compte trois, des souvenirs terrestres, comme autant d’insertions impressionnistes, assaillant çà et là les personnages.

Espace intime

Les réminiscences de Monte concernent un boisé nappé de brume, un plan d’eau et un chien. On songe à Stalker, d’Andreï Tarkovski. C’est assumé : « C’est la “Zone”, bien sûr. Et même le jardin, c’est un peu en référence à Solaris. »

D’ailleurs, alors qu’on n’a même pas rencontré l’équipage, Monte entrevoit Dibs, puis Boyse, entre hallucinations et images résiduelles : le spectre de Solaris là aussi. Avec les motifs du bébé et du cosmos infini, le 2001 de Stanley Kubrick est d’office là sans y être.

« Kubrick a fait ce film brillant et, comme Tarkovski lorsqu’il a adapté le roman de Stanislas Lem, l’espace y est envisagé comme notre inconscient, notre mémoire… »

Sur ce point, si High Life a largement été salué par la critique, il s’en est trouvé quelques-uns pour s’offusquer que Claire Denis s’aventure là où Kubrick et Tarkovski sont allés avant elle. Curieux comme ce qui est systématiquement perçu comme hommage et cinéphilie exquise chez un réalisateur devient vile prétention chez une réalisatrice, qu’importe le métier et la réputation de celle-ci…

Pour le compte, la principale intéressée ne considère pas avoir fait un film de science-fiction puisque ce contexte spatial, elle en a une conception plus intime.

De conclure Claire Denis : « L’espace n’est pas nouveau dans mon univers cinématographique. L’espace, avec ses trous noirs, ce n’est pas de la science-fiction : c’est bien réel, et c’est dans l’univers de tous les Terriens. »

High Life prend l’affiche le 19 avril.

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