Vingt ans plus tard, retour sur le film culte «La Matrice»

L’affiche du film «La Matrice»
Photo: Warner Bros L’affiche du film «La Matrice»

Il y a deux décennies de cela, le film de Lana et Lilly Wachowski connaissait un succès-surprise énorme. Au-delà de son look cyberpunk influent et de ses scènes d’action novatrices, La Matrice offre encore aujourd’hui une riche matière à réflexion.

Pirate informatique, Thomas Anderson, alias Neo, fouille sans relâche le cyberespace à la recherche d’il ne sait trop quoi, d’il ne sait trop qui. Jusqu’à ce qu’on le trouve, lui. Ils s’appellent Trinity et Morpheus, et ils apprennent à Neo que ce qu’il tient pour la réalité, y compris son boulot de commis de bureau le jour, n’est qu’une illusion conçue par des machines. Lesquelles ont, dans les faits, asservi l’humanité. Or, il est possible de se libérer de ce leurre virtuel. S’ensuit pour Neo un réveil brutal, au propre comme au figuré. Jugé compliqué par les bonzes d’Hollywood avant d’être tourné, le film La Matrice n’en connut pas moins un succès retentissant il y a 20 ans. Retour sur une superproduction comme on n’en avait encore jamais vu, et comme on n’en reverra peut-être pas de sitôt.

Lana et Lilly Wachowski écrivirent le scénario de La Matrice (The Matrix) au début des années 1990. Warner Bros. en acquit les droits avec ceux d’Assassins, devenu un film d’action médiocre avec Sylvester Stallone, et de Bound, variation saphique brillante des codes classiques du film noir que les Wachowski réalisèrent elles-mêmes sur le circuit indépendant. Salué par la critique, ce premier essai permit aux Wachowski de demander qu’on leur confiât les rênes de La Matrice, projet plus ambitieux et, de l’avis de Warner, présentant maints risques.

Au sein de la nébuleuse post-moderne, les réalisateurs de La Matrice ont un auteur fétiche, en la personne du philosophe Jean Baudrillard

Car déjà à l’époque, les grands studios n’aimaient pas parier sur l’inédit. Si bien que les Wachowski embauchèrent un artiste pour illustrer plan par plan le film qu’elles avaient en tête. L’ouvrage de 600 pages vint à bout des réticences de Warner Bros. Hormis l’esthétique cyberpunk saisissante, la promesse d’effets spéciaux novateurs lors de scènes clés — avant de frapper, un personnage reste suspendu en apesanteur tandis que la caméra effectue un tour complet autour de celui-ci — appâta les décideurs.

Inspirés par le cinéma de Hong Kong, les combats furent conçus par le chorégraphe d’action Yuen Woo-ping (Tigre et dragon) : concept étranger dans une production occidentale.

Prise de conscience

À la décharge du studio, la trame pouvait, sur papier, apparaître un brin alambiquée. Ainsi, une fois « réveillé », on peut aller et venir entre le monde tel qu’il est désormais, c’est-à-dire un no man’s land robotisé, et la Matrice. Et lorsqu’on s’y trouve, on est en mesure de se jouer des règles — telles celles de la gravité — qui régissent cet univers factice.

Cependant, artificialité ou pas, si l’on périt dans la Matrice, on meurt réellement, le cerveau ne faisant pas la différence. Et il est justement des agents maraudeurs, des programmes informatiques en somme, dont le rôle consiste à traquer les rebelles.


Figure messianique

À cela s’ajoute la possibilité que Neo soit l’Élu, dont un oracle, figure auguste s’il en est en ce contexte futuriste, a prophétisé l’avènement. Motif souvent employé dans la fiction cinématographique, cet « Élu » a valeur de figure messianique, voire christique. Ce que Lana Wachowski ne nia pas en entrevue au Time lors de la sortie :

« La Bible tente de répondre à plusieurs questions pertinentes pour l’homme. Dans le film, nous faisons allusion à l’histoire de Nabuchodonosor : il fait un rêve dont il ne parvient pas à se souvenir, mais continue de chercher une réponse. »

On songe ici à Neo qui, au départ, sonde Internet, à tâtons, mais avec détermination.

« Ce n’est pas juste un mythe judéo-chrétien ; ça concerne aussi la recherche de la réincarnation de Bouddha […] C’est une histoire sur la conscience, sur la perception d’un enfant du monde adulte. La Matrice traite de la naissance, puis de l’évolution de la conscience. Ça démarre en fou, puis les choses commencent à avoir du sens. »

Visées philosophiques

Outre ses niveaux de réalité fluctuants et son sous-texte spirituel, le scénario affichait des velléités philosophiques explicites. Dans un essai publié en 2006 dans le périodique L’Année sociologique, le sociologue suisse Razmig Keucheyan rappelait :

« Au sein de la nébuleuse post-moderne, les réalisateurs de La Matrice ont un auteur fétiche en la personne du philosophe Jean Baudrillard. Avant d’entamer le tournage du film, ils ont conseillé aux acteurs de prendre connaissance des écrits de ce dernier afin de comprendre l’esprit dans lequel La Matrice avait été conçu […] Des références à Baudrillard apparaissent à deux reprises au cours du film. Dans l’une des premières scènes, Neo saisit un ouvrage de sa bibliothèque dans lequel sont dissimulées des disquettes informatiques. Son titre se révèle à l’écran : il s’agit de Simulacres et simulation, œuvre de Baudrillard dans laquelle figurent des essais consacrés à sa théorie de la “simulation”. Plus tard, au cours du récit, Morpheus dévoile l’existence de la Matrice à Neo. L’introduisant dans la “vraie” réalité, il dit : “Bienvenue dans le désert du réel !” L’expression “le désert du réel” est elle aussi tirée de Simulacres et simulation. »

On l’aura sans doute relevé, l’auteur mentionnait les « réalisateurs ». C’est que les soeurs Wachowski sont toutes deux des femmes trans, Lana ayant confirmé sa transition de genre en 2012 et Lilly, en 2016.

Oeuvre personnelle

Sans surprise, cet enjeu est prévalent dans le film. Initialement, un personnage secondaire — nommé avec à-propos Switch — devait être une femme dans un monde et un homme dans l’autre. Les Wachowski y renoncèrent toutefois. En revanche, l’androgynie du premier rôle féminin, Trinity, arrangée de façon à ressembler au personnage de Neo, subsista.

En Neo, d’ailleurs, on pourra percevoir une incarnation du thème de la trans-identité. Dans un essai publié par Vulture cette année, Andrea Long Chu résumait :

« Le symbolisme est facile à repérer : la double vie de Thomas Anderson, le nom qu’il a choisi (Neo), son sentiment vague, mais obsédant que quelque chose cloche avec le monde — “comme une écharde dans ton esprit”, de dire Morpheus. Neo souffre de dysphorie. La Matrice est la binarité de genre. Les agents sont la transphobie. »

À noter, fait révélateur, que lesdits agents refusent d’appeler le protagoniste par son nom choisi, Neo, utilisant uniquement celui qu’on lui a attribué dans la Matrice, Thomas Anderson.

Bref, il y a davantage à tirer de l’oeuvre que la dose d’adrénaline que ses séquences d’action copiées depuis à satiété procurent toujours 20 ans plus tard. La matière est là, abondante (surabondante dans les deux suites, hélas). Surtout, La Matrice s’avère a posteriori beaucoup plus personnel qu’on l’a d’abord cru. Plus qu’un blockbuster, il s’agit d’un véritable « film d’auteures ».

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