«Mad Dog Labine»: irrésistiblement «rough»

Il résulte de «Mad Dog Labine» le portrait vibrant non seulement d’une région méconnue, mais de la jeunesse qui y réside. Loin de sombrer dans le pittoresque, ce film s’avère vivifiant, coloré, sensible et authentique.
Photo: Maison 4:3 Il résulte de «Mad Dog Labine» le portrait vibrant non seulement d’une région méconnue, mais de la jeunesse qui y réside. Loin de sombrer dans le pittoresque, ce film s’avère vivifiant, coloré, sensible et authentique.

Lindsay Labine est une adolescente qu’on pourrait sans exagérer qualifier de misanthrope. Comme le lui reproche sa meilleure — et seule — amie, Justine, lors d’une querelle passagère : « Ben c’est ça : t’haïs l’école, t’haïs la ville, t’haïs l’monde… T’haïs toute ! » Justine n’a en l’occurrence ni tout à fait tort ni tout à fait raison. Lindsay, elle est compliquée. D’autant plus qu’elle parle peu. Elle n’en est pas moins attachante, étrangement. Le regard attentif et empreint de compréhension que posent sur elle les cinéastes Jonathan Beaulieu-Cyr et Renaud Lessard y est pour quelque chose, c’est certain. Mad Dog Labine, leur premier long métrage, est à l’image de Lindsay : un peu rough, mais irrésistible néanmoins.

Conçu et tourné dans le Pontiac, Mad Dog Labine, lauréat du Grand Prix Focus Québec/Canada au Festival du nouveau cinéma, fusionne les codes de la fiction et du documentaire. Le volet fictif s’intéresse à Lindsay et à Justine dans le contexte particulier du temps de la chasse. En ce coin de pays semi-rural, la ville se vide alors d’une bonne partie de ses habitants. Le père de Lindsay est au nombre de ceux qui « rentrent dans l’bois », laissant sa fille fin seule.

Justine, elle, est la progéniture d’un couple ouvertement grano — pour l’anecdote, son vrai prénom est Justice. Les deux copines se désennuient comme elles le peuvent, volant entre autres des cannettes vides pour en empocher la consigne. À leurs yeux mi-enfants mi-adultes, la légalité est notion fluctuante. Justement, un billet de loto acheté clandestinement les mettra devant des perspectives inédites.

C’est, en l’occurrence, le développement clé d’une trame parfois plus intéressante pour ses observations que pour ses complications.

Coloré et crédible

Le volet documentaire, pour sa part, se traduit par l’insertion de témoignagesin situ d’élèves de l’école Sieur-de-Coulonge, et par les interventions d’un adolescent prénommé Pascal. Installé dans sa chaloupe au milieu d’un petit lac, il devise sur le Pontiac, ses particularités, ses gens. Jonathan Beaulieu-Cyr et Renaud Lessard reviennent à lui de manière ponctuelle, la truculence de ses propos n’ayant d’égal que l’étonnante justesse de ceux-ci (une réelle trouvaille, que ce garçon).

Il importe d’ailleurs de préciser que l’un des aspects les plus distinctifs du film est sa mise en valeur de la parlure du cru : un mélange de français et d’anglais évoquant le chiac sans en être tout à fait. Jonathan Beaulieu-Cyr et Renaud Lessard célébrèrent cette langue autant que la spécificité du Pontiac.

Il résulte de l’exercice le portrait vibrant non seulement d’une région méconnue, mais de la jeunesse qui y réside. Loin de sombrer dans le pittoresque, Mad Dog Labine s’avère vivifiant, coloré, sensible, authentique…

Car on a beau savoir que Lindsay et Justine sont, elles, des créations, on croit d’emblée à leur réalité. Là encore, il y a l’approche privilégiée par les cinéastes, mais il y a aussi l’absolue justesse des deux actrices non professionnelles.

Pur plaisir

En effet, dans les rôles de Lindsay et de Justine, respectivement, Ève-Marie Martin et Zoé Audet donnent l’impression d’exister plus que de jouer.

La première a la tâche difficile de camper un personnage qui affiche des facettes contrastées selon qu’elle est avec des gens ou qu’elle est seule. Ainsi, la Lindsay qui, à l’école par exemple, ronge son frein puis explose, est-elle différente de celle qui, dans l’intimité de sa chambre, réfléchit calmement, sereine. Ève-Marie Martin rend tout cela plausible et vrai, aidée qu’elle est, à la base, par une partition écrite avec finesse.

Chargée d’interpréter la plus extravertie Justine, Zoé Audet fait merveille également, tout bagout dehors. Si Lindsay est du genre entêtée, ce n’en est pas moins Justine qui mène le bal dans leur indéfectible amitié. Lindsay est une force tranquille que Justine, une boule d’énergie, alimente, voire propulse.

Ces deux jeunes filles sont en parfaite complémentarité. Les accompagner dans leurs péripéties ordinaires et pourtant pas banales est pur plaisir. Ne boudez surtout pas le vôtre, car pour reprendre la formule de Pascal, « vous risqueriez d’en avoir chagrin ».

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Mad Dog Labine

★★★ 1/2

Drame de Jonathan Beaulieu-Cyr et Renaud Lessard. Avec Ève-Marie Martin, Zoé Audet, Pascal Beaulieu, Charlotte Aubin, Emmanuel Bilodeau, Sébastien Ricard, Sarianne Cormier, Sarah-Jeanne Labrosse. Québec, 2018, 85 minutes.