Le film flamme de Frédéric Tellier

Franck (Pierre Niney) est un sapeur-pompier de Paris. Il sauve des gens. Il vit dans la caserne avec sa femme qui accouche de jumelles. Et son destin se brise…
Photo: AZ Films Franck (Pierre Niney) est un sapeur-pompier de Paris. Il sauve des gens. Il vit dans la caserne avec sa femme qui accouche de jumelles. Et son destin se brise…

En janvier dernier, deux pompiers moururent en service, rue de Trévize, dans le IXe arrondissement de Paris, après une violente explosion causée par une fuite de gaz.

Deux mois plus tôt, un film de Frédéric Tellier donnant la vedette à Pierre Niney, l’histoire d’un sapeur-pompier blessé et défiguré lors d’un incendie, avait pris l’affiche en France. Son titre, Sauver ou périr, reprenait la devise des pompiers de Paris, côtoyés au fil de la production. La réalité venait se coller à la tragédie de son récit.

« J’ai appelé la brigade et on a organisé une projection-bénéfice de mon film pour les familles de disparus, expliqua le cinéaste dans un entretien dans la capitale française. Sauver ou périr s’est mis à résonner… »

Le thème des agents tombés ou blessés après un combat contre les flammes avait été peu exploité au cinéma. La trame du film s’inspirait de faits vécus. « J’étais tombé sur un fait divers dans les journaux, celui d’un pompier gravement accidenté et défiguré, mais depuis longtemps j’avais envie d’aborder la quête d’identité, celle des êtres qui se reconstruisent après de terribles souffrances en parcours d’épreuves. Je me suis rapproché du milieu des sapeurs-pompiers, sans rien connaître au départ ni des pompiers ni des grands brûlés. »

Sauver ou périr aborde le destin brisé de Frank, chef des pompiers brûlé et défiguré après avoir sauvé ses hommes dans un bâtiment embrasé. Il doit réapprendre à vivre, à se reconstruire un visage et à séduire de nouveau son épouse (Anaïs Demoustier) et ses deux filles, desquelles son cauchemar l’a éloigné.

« J’avais envie de mettre en scène un beau couple dans une histoire moins dramatique que Love Story, déclare le cinéaste. Pierre Niney et Anaïs Demoustier avaient très envie de travailler ensemble, et moi aussi… »

On devait déjà à Frédéric Tellier le polar psychologique L’affaire SK1 en 2015 et des téléfilms policiers. Cinéaste discret, attiré par les parcours de vie qui basculent, il voulait dans Sauver ou périr mettre en scène une histoire d’amour chez des accidentés de l’ombre.

Il précise avoir été construit par des films comme Clockwork Orange, Elephant Man, La Belle et la Bête, qui l’ont inspiré au cours de cette aventure cinématographique, privilégiant de son côté une écriture réaliste, des mouvements amples de caméra et un investissement d’acteurs dans l’émotion profonde de leurs personnages.

Au long du scénario, Frédéric Tellier s’est replongé dans Le livre de Job de l’Ancien Testament, se référant aussi aux gueules cassées de la Grande Guerre, figures de traumatismes et de résilience. En entrevue, il fait également référence au combat de Philippe Lançon, l’auteur duLambeau, handicapé et défiguré lors de l’attentat à Charlie Hebdo, puis de retour au monde.

« Ce qui m’intéressait avec le personnage joué par Pierre Niney, c’était d’aborder un être non manichéen. Frank est heureux dans sa vie au quotidien, sympathique. Il sauve des vies, mais passe à côté de sa famille. Son parcours est une proposition de résilience et de bonheur. Il rappelle qu’on peut apprendre quelque chose des épreuves de la vie. »

L’univers de la vie de groupe le fascinait de concert : tous ces pompiers à l’entraînement, avec la discipline, le serrage de coudes. « C’est comme à l’armée. Ensuite, le personnage se retrouve seul avec sa souffrance malgré la cohésion de ce groupe. »

Frédéric Tellier a fait beaucoup de recherches en amont, a rencontré des médecins, des psychologues, des spécialistes. Sa route a croisé celle du professeur Mimoun du service des grands brûlés de l’hôpital Saint-Louis à Paris, qui lui a beaucoup appris. Il a rencontré des patients aux visages bandés, puis s’est rapproché de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris. « Mon personnage de Frank est un pompier, mais il demeure avant tout un blessé de la vie, comme bien des gens. Alors, chacun peut se retrouver en lui. »

Pierre Niney, il l’aura approché deux ans avant le tournage. « Aujourd’hui, on ne se donne plus le temps de faire connaissance, mais j’avais besoin d’établir un long processus pour créer le rôle. » L’acteur a pris par la suite neuf kilos de muscles à travers une préparation de quatre ou cinq mois afin de pouvoir jouer l’entraînement des sapeurs-pompiers. Il les a accompagnés dans d’éprouvantes interventions, avant de maigrir beaucoup après l’accident au moyen d’un régime sévère. « Pierre vivait son rôle. Sa sensibilité éclatait partout. »

Pour le personnage d’Anaïs Demoustier, le cinéaste entendait retravailler une figure d’abnégation afin d’atteindre sa fêlure. « Cécile est une victime collatérale de cette tragédie et trouve sa vérité en craquant. Les conjoints de grands accidentés n’ont pas le choix d’accompagner l’autre, mais ils y laissent des plumes. J’ai voulu rendre hommage aux êtres humains derrière les drames. »

Un jour, un journaliste lui a dit : « On est étonnés de voir un film avec de si belles valeurs porté par un personnage qui s’en sort par les sentiments. » « Ça m’a choqué, évoque Frédéric Tellier. Avec le libéralisme, on s’est tiré dans les pattes en se coupant de notre humanité. Il y a cinquante ans, chacun était plus proche de la guerre et de la religion. Nous vivons dans une société qui ne montre pas ses vieux, ses éclopés. C’est la peur qui fait ça. Ce film aborde le regard qu’on porte sur les autres, sur la beauté, sur la laideur. Derrière les grands brûlés, il y a des êtres humains magnifiques. »

Sauver ou périr prend l’affiche le 29 mars.

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