Sara Mishara au RVQC: complice de la lumière

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sara Mishara a vécu son enfance au milieu des appareils photo de son grand-père.

Des films comme Tout est parfait, d’Yves-Christian Fournier, Tu dors Nicole, de Stéphane Lafleur, ou encore La grande noirceur, de Maxime Giroux, peuvent paraître de prime abord, distincts en tout. Le premier est campé dans la réalité tragique du suicide adolescent, le second brosse un portrait de jeune femme teinté d’humour insolite, tandis que le troisième conte l’odyssée d’un déserteur dans un passé aux contours poétiques. Auteurs, récits et tons diffèrent, sans parler des palettes respectivement éthérée, noir et blanc, et saturée. Justement, là réside leur point commun, chacune étant le fruit du travail sur la lumière de l’as directrice photo Sara Mishara, qui entretiendra les cinéphiles ce mercredi dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma.

Née à Boston, Sara Mishara est la fille d’un professeur d’université francophile ayant décidé jadis de s’installer à Montréal. « Je suis américaine, turque, juive, anglophone… », dit-elle en riant. Avec par surcroît un accent distinctement franco-québécois lorsqu’elle s’exprime en français : un mélange unique, en somme, à l’image de son impressionnante feuille de route.

« Mon grand-père avait un magasin d’appareils photo, et j’ai été entourée d’appareils dès l’enfance. J’ai toujours pris des photos, mais ce n’était pas tant une passion qu’une activité à laquelle je m’adonnais de façon naturelle, sans réfléchir plus loin. Jeune, je m’intéressais plutôt au théâtre. Quand j’ai découvert le cinéma au cégep, dans un cours complémentaire, j’ai vite gravité autour de la direction photo. Même si, au départ, l’équipement m’intimidait. »

Fructueuse association

Décidée à poursuivre dans cette voie néanmoins, Sara Mishara profita d’un programme d’échange pour se familiariser avec ledit équipement.

« J’ai étudié un an à Prague, à la FAMU [Académie du film de Prague]. Sur place, on nous assignait un étudiant de 3e année en direction photo pour nous aider et, un jour, je lui ai demandé de me prêter son posemètre [qui mesure la lumière ambiante] et de m’en expliquer le fonctionnement. »

S’ensuivit un baccalauréat à l’Université Concordia. Marchant dans un couloir, Sara Mishara aperçut un jour dans un local une projection de rushes, ou épreuves de tournage, qui l’intriguèrent. Un certain Maxime Giroux en était l’auteur.

De leur rencontre naquit une fructueuse association, qui se poursuit à ce jour (Demain, Jo pour Jonathan, Félix et Meira).

« C’était une époque où j’étais très impressionnée par des films comme Les amants du Pont-Neuf, de Leos Carax, ou In the Mood for Love, de Wong Kar-wai, qui exhibaient un traitement presque expérimental de la couleur ; pas du gros Hollywood. Les heures que j’ai passées à décortiquer comment un Jean-Yves Escoffier ou un Christopher Doyle étaient arrivés à créer ces lumières-là… »

Le vieux maître

Désireuse de parfaire ses connaissances, Sara Mishara partit s’installer à Los Angeles afin d’y faire une maîtrise à l’American Film Institute.

« Toutes les grosses compagnies sont là et sont très généreuses de leur matériel avec les étudiants, afin d’en faire de futurs clients. Pendant mes deux années là-bas, j’ai pu essayer tout l’équipement imaginable, et ainsi apprivoiser pour de bon le côté technique de la lumière. À mon retour, je me sentais à l’aise d’expérimenter. »

En se remémorant un souvenir de ses études américaines, Sara Mishara pouffe soudain de rire.

« Je me rappelle cette fois… vous n’êtes pas obligé de l’écrire, mais je vous le raconte quand même : un des plus grands directeurs photo italiens, Vittorio Storaro [Le conformiste, Apocalypse Now, Le dernier empereur], était venu nous rencontrer. Il avait son écharpe autour du cou et il répétait des trucs que je trouvais alors évidents, comme « Peindre avec la lumière ! Peindre avec la lumière ! » ; il était devenu un personnage, il m’avait semblé. Sauf que, des années plus tard, pendant le tournage de La grande noirceur, je me suis surprise à me dire qu’il avait après tout raison. »

Repartir à zéro

Au sujet de La grande noirceur justement, ce film-là constitua, de l’aveu de Sara Mishara, une expérience unique, entre le désert du Nevada et le sous-sol du cinéma Impérial à Montréal.

« C’est un film que Maxime [Giroux] a fait sans financement ou presque, et c’est sûr qu’il n’est pas le premier, mais la particularité est que, dans ce cas-ci, on était tous des gens d’expérience : lui, c’était son quatrième long métrage, moi, mon treizième je crois, même chose pour les membres de l’équipe réduite qui ont embarqué, y compris le producteur Sylvain Corbeil, de Metafilms. C’était un projet dépourvu d’un cadre normal et, d’une certaine façon, c’était comme si on repartait tous à zéro. On était maximum douze et on avait plusieurs tâches, comme à l’école de cinéma où tout le monde fait un peu de tout. J’ai développé une méthode légère évitant l’utilisation de matériel d’éclairage, et qui consistait à traquer le soleil, à noter ses déplacements pour m’en servir comme source principale ou à déterminer le meilleur moment pour obtenir un reflet… Malgré le peu de moyens, Maxime avait une vision très ambitieuse. »

Sara Mishara précise que c’est là l’une des qualités qu’elle admire le plus chez lui : son ambition cinématographique.

« La grande noirceur est le film au plus petit budget que j’ai fait, et c’est celui qui possède les images les plus spectaculaires. Maxime n’a fait aucun compromis. »

Les yeux des autres

Stéphane Lafleur, autre cinéaste doté d’un fort penchant formaliste, est lui aussi un collaborateur assidu. Outre Tu dors Nicole, ses longs métrages Continental un film sans fusil et En terrains connus ont bénéficié, dans une mesure qu’on ne saurait minimiser, du talent de Sara Mishara. Non qu’on décèle ne serait-ce qu’une once de vanité chez la directrice photo.

« Quand tu exerces ce métier, tu deviens le prolongement des yeux des cinéastes. Le cinéaste, contrairement, disons, au peintre, dépend de plusieurs personnes pour la mise au monde de son oeuvre. Une grosse partie de mon travail consiste à gratter pour essayer de comprendre ce qu’un cinéaste voit dans sa tête pour ensuite l’aider à matérialiser sa vision. C’est pour ça que j’aime travailler avec Maxime et Stéphane : ils ont une vision. J’insiste sur ce mot-là parce que, lorsque tu as une vision, tu peux accomplir beaucoup, au-delà des enjeux de budget, comme je l’évoquais tout à l’heure. Et puis à force de collaborer, on n’a plus à apprendre à se connaître : je sais à travers les yeux de qui je regarde. »

Pour autant, Sara Mishara prend plaisir à développer de nouveaux liens, ce qui la garde alerte, professionnellement. Bref, loin de s’engoncer dans une zone de confort, elle a gardé intact son goût de l’expérimentation, avec des résultats, chaque fois, épatants.

Aucune chance qu’elle le fasse, mais il viendrait l’idée à Sara Mishara de s’enrouler une écharpe autour du cou que personne n’y trouverait à redire.

 

L’événement « Sara Mishara : sublimer la prise de vue » se déroulera le 27 février à la Cinémathèque.