«Un homme pressé»: cours pas trop fort, cours pas trop loin

Fabrice Luchini interprète Alain Wapler, un personnage inspiré de Christian Streiff, patron des plus grandes entreprises européennes, dont Airbus, et victime d’un AVC.
Photo: AZ Films Fabrice Luchini interprète Alain Wapler, un personnage inspiré de Christian Streiff, patron des plus grandes entreprises européennes, dont Airbus, et victime d’un AVC.

On a du mal à imaginer que cette tragédie puisse frapper un acteur de la trempe de Fabrice Luchini : l’incapacité de parler à un rythme régulier, et l’impossibilité de trouver les mots justes pour s’exprimer clairement. Lui qui a bâti une partie de sa carrière sur ses capacités oratoires (ceux qui ont vu La discrète, de Christian Vincent, s’en souviennent encore !) plongerait sûrement dans un désespoir encore plus grand que celui du personnage qu’il incarne, avec une certaine ironie, dans Un homme pressé, de Hervé Mimran.

Inspiré de la véritable trajectoire de Christian Streiff, patron des plus grandes entreprises européennes, dont Airbus, et victime d’un AVC, Un homme pressé illustre ce livre-témoignage (J’étais un homme pressé, Éditions du Cherche midi) avec bien sûr quelques libertés. Sur grand écran, il se nomme Alain Wapler (Luchini), se lève avec les fluctuations de la Bourse dans les oreilles et passe ses journées à courir après son souffle : dans son entreprise, on rêve de concevoir la voiture de l’avenir. Mais cet ambitieux doublé d’un tribun exceptionnel n’a guère le temps de voir grandir sa fille Julia (Rebecca Marder), et encore moins de pleurer sur son sort de père célibataire.

Comme un marathonien au fil d’arrivée, il s’effondre, son corps lui rappelant qu’il a souvent trop vécu dans sa tête. Malgré les précautions de son entourage, dont la bienveillance discrète de son supérieur (Yves Jacques), le retour à la normale est laborieux, surtout lorsque l’on passe son temps à dépendre de tous et à mélanger les mots (ce qui donne lieu à autant de malentendus que de grivoiseries). Il trouvera sur sa route Jeanne (Leïla Bekhti), une orthophoniste dévouée qui ne s’exprime pas toujours avec un vocabulaire recherché, mais tient tête à celui habitué à voir le monde graviter autour de lui. Parlez-en à son chauffeur, qui mettra du temps à entendre le mot « merci ».

Moins un film sur la maladie que sur la rédemption, Un homme pressé s’agite parfois dans tous les sens, Mimran refusant d’en faire un spectacle dominé par la figure charismatique de Luchini. Cela fait en sorte que la trajectoire de ce héros, passant de misanthrope à miraculé, est constamment télescopée par des intrigues secondaires d’intérêt inégal. On évite toutefois les ambiguïtés amoureuses autour de l’orthophoniste et son patient grâce à la présence burlesque, et envahissante, d’un infirmier faisant une cour empressée à Jeanne. De son côté, elle jongle avec son passé d’enfant adoptée, un enjeu trop vite expédié, voire accessoire.

Hervé Mimran cherche à son tour à humaniser le personnage Luchini, et même si d’autres cinéastes y sont parvenus avec plus d’acuité (revoyez Dans la maison, de François Ozon), c’est sans surprise que l’acteur remplit parfaitement la commande, avec son aisance habituelle. Il prend d’ailleurs plaisir à relever un double défi : celui de la retenue comme de livrer des dialogues volontairement tarabiscotés. Mais Un homme pressé trébuche aussi sur quelques clichés, dont l’inévitable virée sur le chemin de Compostelle et la découverte de la noblesse des moins fortunés que soi. Comme quoi les comédies ont aussi leurs tics de langage.

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Un homme pressé

★★ 1/2

Comédie dramatique de Hervé Mimran. Avec Fabrice Luchini, Leïla Bekhti, Yves Jacques, Rebecca Marder. France, 2018, 100 minutes