Partir, revenir, la vie sans plan d'Yves Jacques

Yves Jacques avait déjà joué aux côtés de Fabrice Luchini, avant de remettre ça dans «Un homme pressé», de Hervé Mimran, en salle au Québec le 21 décembre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Yves Jacques avait déjà joué aux côtés de Fabrice Luchini, avant de remettre ça dans «Un homme pressé», de Hervé Mimran, en salle au Québec le 21 décembre.

Dans le hall un peu glacial — dans tous les sens du terme ! — de Radio-Canada, Yves Jacques, lui, ne l’est jamais, toujours affable, une aisance sûrement développée au fil des années à force de traverser l’Atlantique, ou à se rendre au bout du monde, comme en Australie ou en Corée du Sud. Car l’acteur globe-trotteur joue sur scène, et depuis des années, La face cachée de la Lune, de Robert Lepage, aussi bien en anglais qu’en français. Et plusieurs semblent l’avoir oublié, mais tout comme le célèbre metteur en scène et dramaturge, Yves Jacques est originaire de Québec ; ils ont fait leurs débuts sur les mêmes scènes de la capitale — mais pas nécessairement dans les mêmes spectacles.

Ce qui les unit depuis longtemps, c’est un goût immodéré pour la bougeotte, une chance qu’a saisie Yves Jacques dans la foulée du succès international du Déclin de l’empire américain, de Denys Arcand, et qui l’a peu à peu conduit à bâtir ce qu’il nomme sa « succursale française ». Car il le répète sans cesse : il n’a pas quitté le Québec, mais endosse des rôles là où on veut bien de lui, peu importe leur ampleur. Pourvu qu’il apprenne quelque chose, puisse rencontrer un metteur en scène inspirant, ou prometteur, « tout ça au petit bonheur la chance, car je n’ai pas de plan de carrière, et mon agent ne m’a jamais parlé de ça ».

C’est ainsi qu’il a croisé la trajectoire de plusieurs cinéastes, comme Jean-Paul Rappeneau (Belles familles) ou Olivier Dahan (Grace of Monaco), et fut plus d’une fois le porte-bonheur de Claude Miller jusqu’à son décès, de La petite Lili à Thérèse Desqueyroux en passant par Un secret. Dans ce tourbillon franco-québécois, car les cinéastes d’ici savent où le trouver (dont André Forcier, avec qui il tourne pour la première fois dans son prochain film, La beauté du monde), les noms d’acteurs illustres se bousculent aussi, et il avait déjà joué aux côtés de Fabrice Luchini (Astérix et Obélix : au service de Sa Majesté, de Laurent Tirard) avant de remettre ça dans Un homme pressé, de Hervé Mimran (sortie au Québec le 21 décembre).

Admiration et agacement

Comme tout le monde, il avait son opinion sur le « personnage » Luchini. « Au départ, ce n’était pas quelqu’un qui me fascinait tant que ça, et il me tombait un peu sur les nerfs, confesse Yves Jacques. Mais j’ai découvert un homme très sympathique, humain, un acteur qui sait se rendre disponible aux autres, et au metteur en scène. Mais quand arrive une bande de figurants, il ne se prive pas pour faire son petit numéro ! »

Dans Un homme pressé, Luchini incarne un riche patron d’entreprise victime d’un AVC. D’un être puissant, et éloquent, le voilà réduit à mélanger les mots, à s’exprimer avec maladresse, et surtout forcé de ralentir le rythme ! Une transition que tentera d’adoucir son supérieur, rôle dévolu à Yves Jacques, ainsi qu’une orthophoniste (Leïla Bekhti) qui n’a pas, elle, la langue dans sa poche. Selon l’acteur, « Mimran voulait aller plus vers la comédie humaine que le slapstick, et amener Luchini dans quelque chose de semblable aux Femmes du 6e étage, ou Molière à bicyclette. » Mais ce n’est pas ce qui allait l’empêcher de monopoliser l’attention, confirme Yves Jacques : « Dans une scène avec plusieurs figurants où Mimran ne faisait que filmer des visages, qui devaient tous être bouche bée devant son personnage, Luchini a improvisé un délire extraordinaire sur la sexualité. »

On sent une admiration évidente chez Yves Jacques pour cette aisance oratoire, mais aussi un certain agacement, venu sans doute avec l’âge, mais surtout les années d’expérience. « Je faisais ça au début de ma carrière : chercher l’assentiment des techniciens sur le plateau, car j’étais convaincu que si le caméraman avait du fun, le public allait en avoir. J’ai fini par jouer pour la caméra, et rester dans l’univers de mon personnage. Grâce à Denys Arcand, et plus tard Claude Miller, j’ai compris que less is morea lot ! »

Il reconnaît que c’était une déformation suscitée par les exigences de la télévision, du moins celle des années 1980, comme pour la comédie Poivre et sel (« J’en faisais des tonnes, ça n’avait pas de bon sens ! »), et bien sûr les nombreuxBye Bye où il est associé. Notre rencontre a d’ailleurs eu lieu peu de temps après le tournage de sa participation amicale, « un petit sketch », pour souligner les 50 ans de cette increvable tradition typiquement québécoise.

Monde de stars

Causant télévision, lui qui connaît bien les arcanes du cinéma français, que pense-t-il de la célèbre série Dix pour cent (rebaptisée Appelez mon agent au Québec) ? Il avoue ne pas l’avoir écoutée, mais demeure convaincu « que c’est ce qui se passe » dans le milieu des stars. « En France, constate l’acteur, on les porte aux nues, ensuite on jette ; au Québec, il y a une plus grande fidélité. »

Ce qui ne l’empêche pas d’être critique sur la façon dont on perçoit ici les artistes, comme lorsqu’ils décident de signer non pas un contrat, mais un pacte, celui sur la transition écologique, par exemple. « On vous donne la permission de jouer, de faire les clowns, mais en même temps on vous dit : ne nous imposez pas votre façon de vivre. » Ce ne fut jamais l’intention d’Yves Jacques, n’ayant pas plus de plan de communication que de plan de carrière, trop occupé à la vivre pleinement.

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