«La favorite»: ménage royal à trois

Dans «La favorite», Emma Stone passe subtilement de la candeur à la rapacité.
Photo: 20th Century Fox Dans «La favorite», Emma Stone passe subtilement de la candeur à la rapacité.

Les deux derniers films du cinéaste grec Yorgos Lanthimos n’annonçaient en rien, ou presque, cette splendeur ironique qu’est The Favourite. Une évidente perversité traversait tout de même The Lobster et The Killing of a Sacred Deer, oeuvres au ton désespéré sur des sociétés déréglées et traversées par des monstres à visages humains, voire angéliques.

On retrouve ici semblable monstruosité, mais dans une mise en scène plus spectaculaire, sans compter cette avalanche de dialogues incisifs, de comportements anachroniques et d’entorses à la cohérence historique — les rares scènes de danse valent le détour, ou vous feront rouler des yeux ! Ce ne sont pourtant pas les séquences les plus époustouflantes, car le directeur de la photographie, Robbie Ryan, ne cesse d’éblouir avec cette succession quasi ininterrompue de travellings avant et arrière qui ratissent les larges corridors du château de la reine Anne (Olivia Colman).

Cette souveraine, bien plus accablée par les rumeurs de la cour que par la guerre avec la France ou la misère de son peuple, suit scrupuleusement les conseils de son amie d’enfance, lady Sarah (Rachel Weisz), à ses côtés de jour… comme de nuit. Cette liaison particulière, et privilégiée, commence peu à peu à s’effriter à l’arrivée d’une cousine de Sarah, Abigail (Emma Stone), débarquant au château couverte de boue, cruelle métaphore de sa déchéance familiale. Elle saura se rendre indispensable auprès de la reine, une stratégie où les hommes du palais ressemblent à des pions, approche révélant l’étendue de son ambition dévorante, qui ne rivalise qu’avec celle de Sarah. En ces lieux, les batailles se gagnent à coups de mensonges, de tasses de thé, de lettres dérobées et d’autres vacheries exécutées avec un sourire carnassier.

Ce curieux ménage à trois de type royal repose sur d’authentiques assises historiques, mais à partir de cette fascinante prémisse, les scénaristes Deborah Davis et Tony McNamara ont tricoté une diabolique description de l’impact des affaires privées sur celles d’un royaume, d’un État. Tout cela se cristallise autour de la figure d’Anne, toujours vue sous son plus mauvais jour : malade, affaiblie, prostrée, catatonique, etc. À ses insoutenables douleurs aux jambes se superposent autant de misères morales, surtout après 17 accouchements qui se sont tous soldés par la mort de ses enfants… Par la présence de lapins, la reine tente d’exorciser ces tragédies à répétition, une curieuse marmaille pour elle réconfortante, vision surréaliste d’une âme tourmentée, de moins en moins en prise avec le réel.

Jeux de coulisses, de séduction et de chantage, tout cela s’entrechoque dans The Favourite, une illustration somptueuse des vertiges du pouvoir, jamais dépourvue d’humour noir et où la sexualité apparaît comme une monnaie d’échange. Au milieu de situations au caractère grotesque — le tout démarre par une course de canards… —, trois grandes actrices s’affrontent avec panache, et pour l’une d’entre elles, sans aucun amour-propre. Voilà qui rend la performance d’Olivia Colman encore plus admirable, vision d’une reine dont la déchéance s’étale sous nos yeux sans rien laisser à l’imagination. À ses côtés, Rachel Weisz, tout aussi dévouée (et elle l’était déjà dans The Lobster), revêt son assurance des grands jours, contraste d’abord saisissant devant Emma Stone, qui passe subtilement de la candeur à la rapacité, accent British compris. Ce trio gagnant justifie à lui seul tous les éloges pour The Favourite, une admiration qui profitera à Yorgos Lanthimos : qui aurait cru jusque-là qu’un petit Stanley Kubrick, celui de Barry Lyndon, sommeillait en lui ?

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La favorite (V.F. de The Favourite)

★★★★

Drame biographique de Yorgos Lanthimos. Avec Olivia Colman, Emma Stone, Rachel Weisz, Nicholas Hoult. Irlande, Grande-Bretagne, États-Unis, 2018, 119 minutes.