«Mes provinciales»: je me voyais déjà

«Mes provinciales» est un film résolument intemporel, mais solidement ancré dans une passion dévorante pour le septième art.
Photo: Kino Lorber «Mes provinciales» est un film résolument intemporel, mais solidement ancré dans une passion dévorante pour le septième art.

Si le nom du cinéaste Jean-Paul Civeyrac ne vous est pas familier, n’en soyez pas honteux : même en France, son œuvre demeure confidentielle, bien qu’il tourne depuis plus de 20 ans tout en enseignant à la Fémis, la célèbre école de cinéma.

Les choses pourraient changer grâce à Mes provinciales, un film résolument intemporel, mais solidement ancré dans une passion dévorante pour le septième art. À peu près tous les personnages ne vivent et ne vibrent que pour cela, sans compter leur érudition littéraire, émaillant leurs discours de citations puisées chez Pascal, Novalis, Flaubert, tout en déambulant dans un Paris aussi réel que fantasmé. Point de tour Montparnasse et de Beaubourg, plutôt une vision romantique, voire de carte postale, où s’enchaînent les cafés, les parcs et les appartements enfumés et exigus.

Civeyrac ne fait pas mystère du caractère autobiographique de son film, s’inspirant de sa montée vers la capitale, lui aussi un provincial, croyant pouvoir conquérir le monde avec une caméra. Ces illusions, cette naïveté, mais aussi ce bel idéalisme, il voit tout cela dans les yeux de ses étudiants d’aujourd’hui, d’où ce récit au mélange étonnant de modernité (on n’échappe pas aux cellulaires et aux ordinateurs) et de nostalgie (le noir et blanc, splendide ; les références à Eustache, à Garrel, à Rohmer, etc.). Dans ce Paris toujours un peu gris débarque Étienne (Andranic Manet, au centre du jeu, mais toujours en retrait), un jeune Lyonnais laissant derrière lui des parents aimants et une copine qui sent bien que ce départ annonce la fin de leur idylle.

Entre un appartement qu’il partage avec une belle étudiante inscrite aux beaux-arts, des cours de cinéma au milieu d’aspirants réalisateurs au discours arrogant (solide Corantin Fila) ou plus débonnaires (Gonzague Van Bervesseles), Étienne multiplie les lectures, les petits boulots et les aventures passagères. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir du mal à trouver sa place, et sa voix. Son malaise devient plus profond lorsque débarque Annabelle (éblouissante Sophie Verbeeck), une militante au tempérament bouillant, moins convaincue de l’utilité du cinéma, une hostilité servant ici de catalyseur à d’autres conflits, plus viscéraux encore.

Jean-Paul Civeyrac observe cet univers de brillante manière, résolument amoureux de ces héros fins causeurs, portés par un souffle oratoire à donner des complexes à bien des politiciens, et quelques intellectuels. Ils traversent ce monde avec la même langueur que les figures désœuvrées de la Nouvelle Vague, ou rêvant à la révolution comme s’ils s’étaient échappés des meilleurs films d’Alain Tanner.

La radicalité des partis pris dans Mes provinciales (dont sa durée…) pourra en irriter certains, mais les défenseurs du cinéma trouveront ici une magnifique lettre d’amour à cet art que les transformations technologiques n’ont pas toutes altéré. À ce chapitre, une scène résume bien l’absence de pessimisme du cinéaste à l’égard des jeunes avec ces trois cinéphiles agglutinés devant un ordinateur portable, dans la pénombre, hypnotisés par le cinéma comme s’ils s’étaient donné rendez-vous à la Cinémathèque française. Point d’ironie ou de jugement de valeur : Mes provinciales présente à la fois le récit d’une passion artistique inconditionnelle et celui d’amours impossibles, interchangeables, décevantes, conduisant parfois jusqu’à la mort. Comme on le voit très souvent dans les films, dans les romans, mais aussi dans la vie.

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Mes provinciales

★★★★

Drame de Jean-Paul Civeyrac. Avec Andranic Manet, Gonzague Van Bervesseles, Corantin Fila, Sophie Verbeeck. France, 2018, 136 minutes.