«À la porte de l’éternité»: l’artiste en lui-même

Même lorsqu’elle se fait objective et qu’elle observe Vincent dans le cadre, la caméra demeure comme branchée par un fil invisible à l’esprit troublé du peintre.
Photo: Elevation Pictures Même lorsqu’elle se fait objective et qu’elle observe Vincent dans le cadre, la caméra demeure comme branchée par un fil invisible à l’esprit troublé du peintre.

Vincent Van Gogh est sans conteste l’un des artistes dont la vie a été le plus souvent revisitée, voire réinventée, par le cinéma. De Vincente Minnelli à Robert Altman en passant par Maurice Pialat, de grands cinéastes se sont intéressés au destin tragique du peintre qui transforma à jamais la manière dont on regarde un tournesol. Au tour de Julian Schnabel de reconstituer les dernières années de Van Gogh dans le remarquable À la porte de l’éternité, film ayant ceci de particulier que son auteur, hormis qu’il est un réalisateur de grand talent, est aussi un artiste visuel émérite. Ceci expliquant probablement cela, Schnabel parvient à s’arrimer à l’âme tourmentée de Van Gogh comme personne avant lui.

Le récit démarre à Paris, en 1888. Venu s’y installer deux ans auparavant, Vincent Van Gogh a fréquenté le gratin de la peinture, dont Paul Gauguin qui, las des cliques et des chapelles stylistiques, suggère à son comparse néerlandais d’aller chercher l’inspiration ailleurs, lui enjoignant en outre de se laisser guider par son instinct en matière de création.

En arrivant à Arles, dans le sud de la France, Vincent, à qui on ne pense désormais plus qu’en l’appelant par son prénom tant on se sent proche de lui, ignore qu’il lui reste à peine deux ans à vivre.

 


Précisément subjectif

Cette proximité quasi palpable, un petit miracle en soi, Julian Schnabel l’établit en rehaussant d’un cran son travail sur Le scaphandre et le papillon. Pour mémoire, on y partage le point de vue d’un homme atteint du locked-insyndrome grâce à un usage inspiré de la caméra subjective.

Schnabel recourt donc de nouveau au procédé (et ramène en soutien une bonne partie de la distribution du film), mais sans en abuser, et toujours dans un dessein précis : lorsque tel ou tel personnage est croqué en très gros plan, les yeux braqués sur l’objectif, c’est pour mieux faire ressentir le sentiment d’intrusion que vit alors Vincent.

Seul son frère Théo, courtier en art et soutien indéfectible, a l’heur de le calmer. Psychologiquement fragile, Vincent semble de fait être dans sa bulle en permanence, pour ne pas dire en processus créatif constant. Ainsi sa chaussure usée, jetée sur le sol de sa chambre chichement meublée, est-elle aussi susceptible de devenir le sujet d’une série de peintures que le sont les champs dorés qui ondoient au-dehors.

On y suit le peintre en randonnée, à l’affût de ces beautés de la nature si ordinaires que plus personne ne les voit. Le pas allègre, le regardfiévreux, il lève la tête et s’attarde à un bout de ciel bleu qui s’étale derrière un entrelacs végétal… À l’auberge, le visage d’une certaine Madame Ginoux le fascine…

Extraordinaire Dafoe

Même lorsqu’elle se fait objective et qu’elle observe Vincent dans le cadre, la caméra demeure comme branchée par un fil invisible à l’esprit troublé du peintre. Tandis qu’on l’accompagne dans ces dernières pérégrinations, on se surprend à avoir la conviction de le comprendre : c’est ce niveau d’intimité qu’atteint le film.

Primée à Venise, l’interprétation extraordinaire de Willem Dafoe aide, faut-il le préciser.

Certes, à 63 ans, l’acteur pourrait jouer le père du peintre mort à 37 ans. Contre toute attente, cette disparité d’âge joue en faveur du film, avec un Vincent Van Gogh vieilli prématurément, en fin de parcours, et ayant en somme presque d’ores et déjà atteint, à son insu, cette « porte de l’éternité » à l’instar du vieillard figurant sur la peinture du même nom.

Seconde évanescente

Il est des moments où l’on croit carrément deviner les pensées du protagoniste, le scénario de Schnabel et Jean-Claude Carrière (Le charme discret de la bourgeoisie, Danton, Cyrano) laissant cet espace interprétatif là où d’autres scribes se seraient fendus d’encombrantes explications.

On pense par exemple à ce court passage lors duquel Vincent s’immobilise devant un tournesol séché sur pied : on sait ce que cette fleur en viendra à signifier pour lui et combien il la peindra au temps de la floraison. Or, justement, le cinéaste choisit de montrer cette seconde évanescente où la curiosité se meut en inspiration plutôt que de filmer l’artiste en train de peindre un tournesol, image qui eût été plus familière, mais ô combien moins révélatrice.

Pour autant, il est quelques scènesqui permettent de bien saisir la technique du peintre : à la fois attentive et rapide, car déterminée à capter l’instant avant qu’il ne passe.

À terme, c’est exactement l’effet que produit le film de Julian Schnabel en donnant l’impression au cinéphile de se trouver aux côtés de Vincent Van Gogh alors qu’il s’apprête à franchir l’ultime seuil.

À la porte de l’éternité (V.O. s.-t.f. de At Eternity’s Gate)

★★★★ 1/2

Chronique biographique de Julian Schnabel. Avec Willem Dafoe, Rupert Friend, Emmanuelle Seigner, Oscar Isaac, Mads Mikkelsen. France–Grande-Bretagne–États-Unis, 2018, 110 minutes.