«L’échange des princesses»: les adieux à l’enfance

Lambert Wilson en roi Philippe V
Photo: High Sea Production, Scope Pictures Lambert Wilson en roi Philippe V

On reconnaît les grands acteurs à la ferveur avec laquelle ils défendent un rôle, peu importe son ampleur. Cela s’applique à Andréa Ferréol dans L’échange des princesses, du cinéaste et écrivain Marc Dugain, ici en seconde épouse du régent Philippe d’Orléans, prévenant la (très) petite fiancée de Louis XV de la cruauté de tout ce qui grouille au sein des monarchies : « Les princesses ne sont que de la viande à marier », professe-t-elle sur un ton à la fois violent et désespéré.

Cette implacable démonstration se fera dans tout le film, basé sur un roman de l’historienne Chantal Thomas, ayant aussi signé Les adieux à la reine, transposé au cinéma avec brio par Benoît Jacquot. Dugain, avec la complicité du directeur de la photographie Gilles Porte, s’inspire des tableaux de grands maîtres, mais se tient surtout au plus près de ces personnages qui avancent comme des pions sur l’échiquier des royaumes d’Europe. Les enfants, eux, y sont poussés, au coeur de ces tractations qui, à nos yeux d’aujourd’hui, s’avèrent parfaitement immorales. Or, le XVIIIe siècle était rongé par d’autres soucis, et d’autres ambitions.

« Mais pourquoi faut-il sans cesse qu’on meure autour de moi ? » s’interroge le jeune et neurasthénique Louis XV (Igor van Dessel), déconcerté, comme tout ce qui grouille à Versailles, de la petitesse de l’infante Anna Maria Victoria (Juliane Lepoureau), fille du roi Philippe V d’Espagne (Lambert Wilson). Ces fiançailles arrangées, pour apaiser les tensions après un conflit sanglant entre les deux pays, ont été orchestrées par le duc d’Orléans (Olivier Gourmet) qui, de son propre aveu, n’avait rien de mieux à offrir en échange que sa fille rebelle, Louise-Elisabeth (Anamaria Vartolomei), pour le futur roi d’Espagne, prince des Asturies. La mise en place de cet arrangement dans les corridors sombres des deux palais royaux ressemble à un ballet pas très diplomatique, montrant la perversité derrière le décorum, les coups bas sous les perruques et les costumes (par ailleurs magnifiques, signés Fabio Perrone).

Au-delà de la dissection d’un épisode somme toute peu connu, c’est le regard sensible de Marc Dugain sur cette enfance faussement dorée qui étonne, émeut, et éblouit. Non seulement les jeunes interprètes sont foudroyants de vérité, mais ils apparaissent comme les miroirs déformants des adultes qui les entourent, monstres de vanité, de duperie, de fausse dévotion religieuse, tous guidés par une soif intarissable de pouvoir. Et le parti pris « intimiste » du cinéaste ne relève pas du hasard : un futur roi apprivoisant les plaisirs solitaires, des princesses en position peu royales pour faire leurs besoins, autant de moments où la royauté descend de son piédestal.

Dans cette production somptueuse et sobre, où les châteaux de Belgique offrent une substitution parfaite à ceux de France et d’Espagne, se cache aussi un trésor caché nommé Catherine Mouchet. Toujours effacée depuis sa prestation sublime dans Thérèse, d’Alain Cavalier, elle apparaît tel un ange, incarnant la bienveillante Madame de Ventadour, protectrice de ces enfants à qui on demande de grandir trop vite. À son contact, toujours maternel et dépourvu de malice, ils retrouvent leur vraie nature, et oublient un temps que du sang bleu coule dans leurs veines. L’échange des princesses révèle à quel point il s’agit là d’une fatalité.

L’échange des princesses

★★★★

Drame historique de Marc Dugain. Avec Igor van Dessel, Anamaria Vartolomei, Lambert Wilson, Olivier Gourmet. France–Belgique, 2018, 100 minutes.