«Plaire, aimer, et courir vite»: courir à sa perte

Les acteurs Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps dans le film «Plaire, aimer et courir vite», de Christophe Honoré
Photo: MK2 Mile End Les acteurs Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps dans le film «Plaire, aimer et courir vite», de Christophe Honoré

Un 120 battements par minute plus sentimental que politique ? Cela nous traverse l’esprit devant Plaire, aimer et courir vite, de Christophe Honoré, replongeant dans la même époque, et la même tourmente, que celle décrite par Robin Campillo : Paris, les années 1990, le sida, une jeunesse en déroute. Seule différence, et elle est de taille : ce farouche parti pris pour la sphère de l’intime chez Honoré, et un refus délibéré de poser le pied sur le terrain politique. Ses personnages considèrent qu’ils ont mieux à faire que de crier leur indignation et secouer l’indifférence, encore moins d’assister à une assemblée enflammée d’Act Up

Enfant de la Nouvelle Vague, amoureux des comédies musicales, surtout à la Jacques Demy, Christophe Honoré (Les chansons d’amour, Dans Paris, La belle personne) pose à nouveau son regard sur des héros tout aussi immatures qu’idéalistes, faisant de leurs amours la priorité absolue. Et à l’image de ses films sur lesquels il est difficile de poser une seule étiquette, les garçons et les filles qui traversent Plaire, aimer et courir vite couchent avec qui ils veulent et ne s’embarrassent jamais d’explications vaseuses. C’est surtout le cas de Jacques (Pierre Deladonchamps), écrivain parisien naviguant entre un amant capricieux, une ancienne flamme sur le point de mourir et son fils de 10 ans. Lors d’un séjour à Rennes, en Bretagne, il fait la connaissance d’Arthur (Vincent Lacoste, comme un clone rajeuni de Louis Garrel) — ils se draguent dans une salle vide pendant une projection de La leçon de piano, de Jane Campion —, jeune étudiant épris de littérature, mais « qui ne lit pas tellement les vivants ».

Jacques pourrait bientôt rejoindre cette vaste confrérie, atteint du sida, ne faisant pas de cachette sur son état, pas même à Arthur, qui lui n’y voit pas un obstacle, malgré une fille qui fait à l’étudiant une cour insistante. Pour ce Parisien cynique et individualiste, cette relation à distance, épistolaire, téléphonique et bourrée de malentendus pourrait s’avérer la conclusion bienveillante d’une existence teintée d’amertume. « Finir heureux n’est pas dans mes plans », admet cet intellectuel se confiant à l’occasion à un voisin journaliste (Denis Podalydès), que l’on soupçonne épris de cet être quelque peu imbuvable.

La distance a de l’importance dans ce film qui aurait très bien pu devenir une comédie musicale minimaliste, Christophe Honoré aimant tapisser ses univers de chansons populaires et accrocheuses, multipliant les gros plans sur les artefacts d’une autre époque : lecteur CD, tourne-disque, cassettes, etc. Le fossé provincial qui sépare les deux hommes permet ainsi d’accumuler les obstacles à cet amour improbable. Ce qui ne constitue en rien une incongruité chez un cinéaste soucieux de luttes intellectuelles, de marivaudages et de digressions fantaisistes où parfois rêve et réalité se confondent.

Christophe Honoré signe une lettre d’amour à une époque pas si lointaine, à une faune à la boussole déréglée devant un mal pernicieux qui rend toutes formes de liaisons dangereuses. Fidèle à sa manière dont la singularité agace autant qu’elle éblouit, elle apparaît immédiatement reconnaissable dans Plaire, aimer, et courir vite, titre évocateur d’un programme narratif qui traverse toute son oeuvre. Et particulièrement ce film tour à tour grave, léger, insouciant, et sans aucun sentimentalisme larmoyant.

Plaire, aimer et courir vite

★★★★

Drame sentimental de Christophe Honoré. Avec Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, Adèle Wismes, Denis Podalydès. France, 2018, 132 min.