«New Memories»: Toronto est une fête

La photographe sait se fondre dans la foule bigarrée, captant une excentricité perpétuelle qui pulvérise certains clichés tenaces à l’égard de Toronto.
Photo: Anne J. Gibson La photographe sait se fondre dans la foule bigarrée, captant une excentricité perpétuelle qui pulvérise certains clichés tenaces à l’égard de Toronto.

Une cruelle ironie traverse de part en part le documentaire New Memories : il s’agit du portrait d’une survivante esquissé par une cinéaste partie trop vite. En effet, la photographe Anne J. Gibson confie sans gêne son passé tumultueux de toxicomane à la cinéaste Michka Saäl (Le violon sur la toile, Prisonniers de Beckett, China Me), qu’une foudroyante maladie a emportée en juillet 2017, laissant ce film en chantier, ainsi qu’un autre qui prendra l’affiche en 2019 (Les aventuriers).

Il ne s’agit pas d’une œuvre crépusculaire, mais plutôt de la célébration d’un talent brut, unique, celui d’une femme qu’un appareil photo a littéralement sortie du gouffre, prétexte parfait pour aller vers les autres, et en pleine lumière. Mais pas n’importe laquelle. Anne J. Gibson ratisse, et depuis fort longtemps, le célèbre Kensington Market, à Toronto, formidable enclave bohémienne qui nous attire tel un aimant. C’est à l’âge de 13 ans que la petite provinciale issue d’une famille de confession anglicane, et très conservatrice, a fait la découverte de ce quartier, coup de cœur devenu plus tard le cœur de sa vie.

Michka Saäl se garde bien de montrer les signes ostentatoires de la Ville Reine, préférant concentrer son attention sur cette femme dont tout le corps témoigne d’une vie douloureuse, ainsi que sur ses pérégrinations inspirantes dans un secteur pas totalement javellisé par l’embourgeoisement. Anne J. Gibson le dit elle-même, et la cinéaste le prouve à maintes occasions : la photographe sait se fondre dans la foule bigarrée de ce quartier, captant une excentricité perpétuelle qui pulvérise certains clichés tenaces à l’égard de Toronto. Ses modèles se font rarement prier pour prendre la pose, si ce n’est de rares récalcitrants dont elle réussit quand même à tirer quelque chose, à défaut d’un sourire.

Dans l’intimité de sa demeure, le tout filmé en noir et blanc, Anne J. Gibson se livre à une véritable confession, souvent sur un ton lucide et détaché, comme si tout cela était très loin derrière : les violentes corrections à la ceinture de son père ; sa fuite vers Toronto alors qu’elle était adolescente ; sa dépendance à l’héroïne qui a bien failli l’emporter ; son combat quotidien pour s’en tenir loin. Son secret ? Pas seulement la méthadone pendant de nombreuses années. En fait, l’appareil photo qu’elle tient constamment entre ses mains lui sert aussi de bouée de sauvetage, toujours à l’affût de la créativité, de l’indolence, et de la douce anarchie qui règne dans ce secteur de la ville.

Deux amies de cette artiste témoignent avec tendresse de la singularité de cette femme qui a longtemps préféré l’isolement, puisant maintenant sa force dans ces rencontres quotidiennes impromptues, bénéficiant d’une renommée grandissante avec ses photographies humanistes. En guise de preuve, et en conclusion, cette belle échappée à New York, un endroit que ne craint pas l’artiste, marchant avec la même assurance, et surtout la même curiosité, que dans sa ville d’adoption. Elle qui « devait être morte » quelque part dans ces rues a fait un pied de nez au destin pour y façonner sa renaissance.

Michka Saäl, dont les portraits d’artistes ont depuis toujours témoigné de sa sensibilité pour les inclassables et les téméraires, affiche une fois de plus sa cohérence dans New Memories. Elle ignorait seulement en être déjà à la conclusion de sa propre trajectoire créatrice, ici fort belle et émouvante.

New Memories

★★★ 1/2

Documentaire de Michka Saäl. Canada, 2018, 79 minutes.