«Suspiria»: n’effraie pas qui veut

Dakota Johnson en vedette dans le remake de «Suspiria»
Photo: Amazon Studios Dakota Johnson en vedette dans le remake de «Suspiria»

N’importe quel cinéphile épris de frissons vous le dira, le film d’horreur est le genre le plus sous-évalué qui soit. Plus encore que la comédie romantique : c’est dire. Pourtant, instiller la peur au cinéma est tout sauf simple. Il ne s’agit pas ici de bêtement faire sursauter, mais bien de générer, puis de soutenir, un climat angoissant. Pour y parvenir, la maîtrise technique ne suffit pas, car encore faut-il savoir insuffler à l’oeuvre un supplément de noirceur, cette zone où l’on discerne sans voir, où l’on croit deviner sans être certain. C’est à ce lieu psychique déstabilisant, siège des cauchemars, auquel le très beau mais très inefficace Suspiria, de Luca Guadagnino, n’arrive jamais à accéder.

C’est paradoxalement en ces contrées inquiétantes, comme régies par la logique des contes, que se déroule l’entièreté du film original de Dario Argento sorti en 1977, et dont le culte ne s’est pas démenti depuis. On y suit le récit initiatique d’une jeune danseuse américaine après son admission dans une prestigieuse école de danse sise au creux d’une sombre forêt de Bavière, et qui s’avère être un couvent de sorcières. S’ensuivent maintes mises à mort stylisées, le tout filmé en une débauche orgiaque de couleurs vives, comme un songe enfiévré en technicolor.

Du scénario d’Argento et de Daria Nicolodi, David Kajganich préserve la prémisse mais transpose l’action à Berlin, toujours en 1977, mais dans un contexte sociopolitique cette fois très défini.

Vernis pompeux

Ainsi a-t-on la prise d’otage du vol 181 Lufthansa par le Front populaire de libération de la Palestine en guise de toile de fond, où se profile également, par le biais d’un psychologue hanté par la disparition de sa femme en 1943, le spectre de la Deuxième Guerre mondiale.

Ce nouveau personnage traite en l’occurrence une jeune danseuse (Chloë Grace Moretz) qui lui affirme que l’école de danse qu’elle fréquente est un repère de sorcières. Ce vieil homme (incarné par Tilda Swinton sous un maquillage vieillissant plus ou moins crédible) et son enquête auraient pu être retirés en bloc du scénario tant tout cet ajout ne semble là que pour « donner de la substance ». Explicités pour faire bonne mesure, les thèmes de la honte et de la culpabilité charriés ici sont intégrés artificiellement et ne font, à terme, que conférer un vernis pompeux à l’ensemble.

Les développements au sein de l’école dirigée par Madame Blanc (Swinton, bis), et où arrive encore une jeune danseuse américaine (Dakota Johnson), celle-là dotée d’un passé familial religieux intriguant, sont plus intéressants. Luca Guadagnino s’attarde avec un délice évident au quotidien faussement banal de ces sorcières modernes (avec un superbe apport sonore et musical de Thom Yorke).

Le film possède en outre une dimension charnelle — exacerbée lors de chorégraphies saisissantes — bien à lui. D’ailleurs, afin de casser tout référant visuel, l’aspect le plus distinctif de l’original, le cinéaste va à l’autre extrême du faisceau chromatique en privilégiant une palette de beiges et de bruns, et où le rouge, lorsqu’il coule, est carmin. Un peu comme si Rainer Werner Fassbinder (référence revendiquée) avait réalisé un film d’horreur.

Apothéose grotesque

Cela dit, on reconnaît à la mise en scène la touche langoureuse du réalisateur d’I Am Love et Appelle-moi par ton nom (Call Me by Your Name), avec un travail de composition typiquement précis où, cette fois, la forme triangulaire est partout, symbolisant tour à tour le tranchant de la lame ou le sexe de la femme.

À cet égard, les velléités féministes qui émanent par moments demeurent confuses. Aucune ambiguïté, toutefois, ne subsiste quant au comment du pourquoi lors du dénouement, un sabbat dont on s’abstiendra de dévoiler la teneur, mais où Guadagnino troque le raffinement pour le grand-guignol.

Grotesque, cette apothéose sanguinolente laisse pantois plutôt qu’elle tétanise. En cette occasion, le cinéaste reluque davantage du côté de David Cronenberg au temps béni de ses extravagances horrifiques, la vision en moins.

Bref, Luca Guadagnino s’est tellement cassé la tête pour faire un film d’horreur beau et intelligent qu’il en a oublié de le rendre effrayant.

Suspiria (V.O. en salle et V.O. avec s.-t.f. le 9 nov.)

★★ 1/2

Drame d’horreur de Luca Guadagnino. Avec Dakota Johnson, Tilda Swinton, Chloë Grace Moretz. États-Unis, Italie, 152 minutes.